Une réaction de Paul Vanderstraeten, lecteur de La Libre, à l'opinion de Corentin de Salle et de Damien Ernst parue le 23 avril dernier.


Dans les colonnes de La Libre du 23 avril figurait un article intitulé "Notre modèle économique et technologique sauvera la planète" où Corentin de Salle et Damien Ernst louangeaient les bienfaits d’une économie libérale productrice de nouvelles technologies pour sortir nos sociétés de la crise écologique.


L’article rapprochait une position écologiste critique vis-à-vis de l’organisation productiviste de la société à une sorte de technophobie conservatrice. Or, un discours reconnaissant les progrès indéniables de la technique sur nos sociétés, mais qui ne la fétichise pas pour autant comme la panacée contre le dérèglement climatique, peut tout à fait être tenu.

Attardons-nous sur quelques arguments qu’ils développent. Dans le texte, ils rendent hommage aux "smart-cities" du futur qui "seront bourrées d’électronique pour faire tourner les vastes systèmes d’intelligence artificielle optimalisant leur fonctionnement." Cette foi dans la technologie, et notamment dans la numérisation de nos sociétés, se trouve sous la critique de l’ingénieur français Philippe Bihouix. Ce spécialiste remet en cause l’idéologie de la croissance verte en pointant la limite matérielle de ce rêve. Tous ces produits"high-tech" dévorent de grandes quantités de terres rares. Or, actuellement, celles-ci sont très mal recyclées, car on utilise très rarement ces minerais et métaux sous leur forme pure, ce qui rend leur recyclage très ardu. C’est ce qu’il nomme l’effet de dispersion : on retrouve beaucoup de ces minerais dans des peintures, des vêtements, des smartphones évidemment… Lorsque les aciers nobles sont ainsi noyés dans des alliages (mélanges), on ne sait pas les réutiliser. Globalement, plus on se dirige vers des "high-tech" incorporant différentes terre rares, moins le recyclage est faisable. L’aboutissement de ce modèle ce sont les nanos technologies, dont la dispersion est poussée à son maximum.

Les produits "high-tech"

À dire vrai, il est relativement facile de faire la promotion de ces "high-tech" lorsque leur production se trouve délocalisée à l’autre bout du monde (en Chine principalement). Confrontés directement à toute la pollution générée par cette industrie, et à l’exploitation des gigantesques mines nécessaires, les chantres de ce capitalisme vert auraient plus difficile à passer sous silence ce paquet d’externalités négatives (sans parler des effets sur la santé des populations à proximité ou des conditions de travail des employés).

Cas emblématique de ces produits : la fameuse voiture électrique que certains cornucopiens (adulateur de la technique) présentent comme le véhicule incontournable du futur. À cet égard, il faut rappeler que d’une part, géologiquement parlant, nous ne sommes pas en mesure d’équiper 1 milliard de véhicules avec la platine nécessaire à sa fabrication. D’autre part, la fabrication des batteries émet tant de CO2 qu’une voiture électrique doit parcourir entre 50 000 et 100 000 km en voiture électrique avant d’être moins pollueuse qu’une voiture thermique.

En outre, l’industrie de l’extraction des ressources nécessite continuellement plus de moyens et d’énergie pour procéder à l’excavation des matières premières. Il faut toujours aller chercher dans des zones plus reculées, creuser plus profondément. Le pétrole illustre bien cette tendance. Il y a une cinquantaine d’années encore, dans les grands gisements pétroliers, il suffisait d’investir un baril pour en retirer 100, aujourd’hui, pour un baril on n’en retire plus que 15.

L'intervention technologique en agriculture nuit aux rendements naturels

En matière d’agriculture, les tenants du développement de la croissance à tout crin on réussit à imposer l’utilisation d’une nouvelle technologie dans les champs à la sortie de la Seconde Guerre : les produits phytosanitaires. Plus généralement, cette période marqua l’émergence de ces fermes-usines mécanisées, monoculturelles et recourant aux pesticides. Mais, il faut être conscient que ce modèle n’a pu voir le jour que parce qu’on disposait alors du pétrole : une énergie abondante et bon marché. Pourquoi fallait-il disposer de cet "input" énergétique important ? Il est démontré aujourd’hui que l’agriculture conventionnelle réclame beaucoup d’énergie : une calorie produite dans ce système nécessite un investissement énergétique de l’ordre de 15 à 20 calories. À l’inverse, les approches agricoles refusant tous ces intrants non naturels, mais qui à l’inverse se servent des interactions vertueuses naturellement présentes au sein du royaume naturel parviennent à des rendements hautement supérieurs. Selon les estimations, une calorie d’énergie investie dans un système de type permaculture rend 10 à 20 calories de nourriture. Bref, dans un cas comme celui-ci, l’intervention technologique et la volonté de produire en masse à bas prix ont profondément nuit aux rendements naturels pourtant supérieurs et causé les dégradations sur les écosystèmes que nous subissons aujourd’hui.

Pourquoi le poison deviendrait-il soudainement le remède ?

Est-ce donc vraiment sérieux d’encore plaider pour un modèle "business-as-usual" en 2019 ? L’honnêteté voudrait, à tout le moins, qu’on n’essaye pas de faire passer le modèle qui a entraîné la dégradation climatique (la croissance économique à tout prix) comme ce qui pourrait en même temps l’en faire sortir. Pourquoi le poison deviendrait-il soudainement le remède ?

Penser que la croissance, qu’on mesure via le PIB, apportera le bien-être apparaîtra comme une idée révolue à n’importe qui se penchera sincèrement sur la question. Certes, le PIB peut s’avérer être un outil technique utile. Le problème survient lorsqu’on le sacralise, lorsqu’il est conçu comme un indicateur servant à calculer le progrès. Prenons simplement l’exemple des États-Unis pour le démontrer. C’est le pays où le PIB par habitant grimpe le plus haut. Or, c’est ce même pays qui comptabilise bon nombre de records en matière d’inégalité, de pauvreté, de mauvaise santé, de violence, d’emprisonnement … Ceci est dû au fait que l’explosion des gains de productivité, favorisé en grande partie par l’essor des nouvelles technologies, a pu être à ce point concentré dans les mains d’une minorité (les détenteurs du capital) que la courbe de la croissance économique s’est complètement découplée de la courbe du bien-être général.

Enfin, la caricature de l’alternative au modèle de la modernisation technologique décrite comme "obscurantiste" (d’un temps où "l’on s’éclairait à la bougie") travestit à ce point le projet authentiquement écologiste qu’elle en est grossière. On ne comprend pas bien en effet pourquoi l’utilisation du vélo, l’isolation des bâtiments, le développement des transports publics, l’enrayement de l’étalement urbain, la limitation des déchets ou encore le soutien à l’économie circulaire serait les marqueurs d’un retour en arrière. Ne seraient-ils pas au contraire les signes d’une société plus conviviale, moins polluante et plus mature dans sa relation à la nature, non plus conçue comme le grand stock de la consommation, mais comme un partenaire que l’on gagne à respecter ?


Source : ANANI, S., CAILLAUD, P., ESCOFFIER, E., GAFFAREL, J., « Permaculture : vers la survie heureuse, pérenne et diverse de la planète et de tou (te)s ses habitant(e)s », novembre 2018, publié sur : http://www.permaculture-sansfrontieres.org.