Une carte blanche de Pierre Defraigne, Directeur du think-tank de la Fondation Madariaga-Collège d'Europe.

Pourquoi renvoyer à l’Histoire du concert européen institué par le congrès de Vienne (1815) et rompu par Guillaume II en 1914, et plus proche de nous, à la menace qu’a fait peser l’URSS sur l’ordre mondial pendant près d’un demi-siècle de guerre froide ? Pour déterminer lequel de ces deux cas d’école est le plus pertinent pour apprécier le défi que la Chine d’aujourd’hui constitue pour la paix du monde.

Xi Jinping, Bismarck et Staline sont des nationalistes. Pas de doute là-dessus ! L’Américain Trump et l’Indien Modi aussi d’ailleurs. Ce n’est donc pas là qu’il faut chercher le principe moteur des grandes nations. Leur véritable pouvoir géopolitique réside dans leur poids économique et technologique, combiné avec une idéologie propre de l’ordre international. Jusqu’ici seuls les États-Unis y sont parvenus. Ni la Russie, ni l’Allemagne. Qu’en est-il de la Chine ?

L’Allemagne de Guillaume II

En 1914, l’Allemagne de Guillaume II n’a pas de vision alternative à l’organisation du monde établie par la Grande-Bretagne au fil du XIXe siècle : le régime de libre-échange et d’étalon-or lui convient pourvu qu’elle puisse poursuivre sa stratégie de rattrapage industriel fondée sur l’agressivité de ses cartels et de ses monopoles dans la conquête des marchés étrangers. Son objectif stratégique (1) est de construire en Europe une vaste zone de libre-échange des Balkans à la Méditerranée. Bien entendu le Deuxième Reich entend aussi s’assurer d’un rapport de forces avantageux avec la France, son ennemi héréditaire, et avec la Grande-Bretagne dont la redoutable Royal Navy contrôle les lignes d’approvisionnement maritimes de l’Allemagne !

La guerre 14-18 trouve ses racines profondes dans le refus d’admettre l’Allemagne à la table du Banquet des économies avancées. Pourtant, comme puissance récemment unifiée, l’Allemagne entendait exploiter le système existant en biaisant avec lui. Non à le détruire. Le conflit était évitable.

La Russie de Staline

La Russie de Staline, c’est tout autre chose ! Elle prétendait promouvoir le communisme à l’échelle du monde. La menace venait donc de son idéologie. Mais elle n’a jamais réussi à atteindre le niveau de développement d’une puissance économique et technologique suffisamment forte pour soutenir cette vaste ambition. À l’ordre multilatéral occidental de Bretton-Woods (1944), la Russie communiste n’avait rien à opposer qu’une révolution mondiale hypothétique. Très tôt Staline préférera, dans les faits, s’en tenir au "socialisme dans un seul pays". Le recours à la menace nucléaire et à l’agitprop servira surtout ses desseins géopolitiques plutôt que le messianisme communiste. La guerre de propagande menée dans les deux camps a longtemps occulté le fait que l’URSS n’était en définitive qu’un Moloch aux pieds d’argile.

La Chine de Xi Jinping

La Chine de Xi Jinping s’apparente, quoi qu’il y paraisse, davantage au cas de l’Allemagne impériale qu’à celui de l’URSS. Ce qui rend la Chine redoutable, ce n’est ni le nombre, ni une volonté impérialiste. C’est d’un côté, son poids économique et technologique qui va grandissant à un rythme sans précédent et de l’autre, sa stratégie industrielle fondée sur la connivence entre le Parti-État et ses grands groupes industriels et financiers. Celle-ci vient en écho à l’emprise croissante de Wall Street sur la politique américaine en rupture avec les principes fondamentaux du multilatéralisme et de la concurrence non faussée.

Washington en effet rapatrie des emplois industriels délocalisés en Chine et lui impose des achats agricoles massifs sous la menace de rétorsions. Il contient son expansion technologique notamment par l’éviction de Huawei des marchés occidentaux et par le rachat sous contrainte du TikTok chinois par un groupe US. Enfin, il cherche à tout prix à endiguer la montée en puissance géostratégique de la Chine. Car l’Amérique retire d’énormes bénéfices de son rôle d’hegemon stratégique : privilège exorbitant du dollar, extra-territorialité des sanctions économiques, pouvoir de monopole et immunité fiscale pour ses géants numériques imposés aux pays tiers.

La Chine et sa stratégie de rattrapage

Il est tentant de prêter à la Chine un dessein impérialiste sur le monde. Pourtant un tel dessein ne correspond ni à sa tradition impériale foncièrement tributaire, ni à une volonté de détruire le capitalisme occidental. La Chine, fortement intégrée dans l’interdépendance, entend d’abord, en renforçant sa capacité stratégique, compenser la vulnérabilité de ses lignes d’approvisionnement et de sa capacité technologique. En outre, la Chine est incapable d’exercer un "soft power" quelconque, compte tenu de la singularité de son modèle et de son héritage civilisationnel, langue chinoise comprise. En revanche, il est légitime, d’un point de vue occidental, de reprocher à la Chine communiste son déni de la démocratie pluraliste et ses atteintes aux libertés politiques et individuelles. Mais c’est d’abord aux Chinois d’en juger. Or la Chine n’est pas prête à renoncer à une stratégie de rattrapage qui lui a réussi, notamment à éradiquer la pauvreté, et dont le monopole du pouvoir pour le PCC est la clé. Comment exploiter la capacité d’action de la Chine, telle qu’elle est, pour répondre à la nouvelle donne géopolitique du monde ? Là est la question !

L’Europe, point de levier

Répondre à l’urgence climatique, civiliser la mondialisation en la régulant plutôt que de la démanteler, et œuvrer ensemble au développement de l’Afrique, continent de toutes les promesses et de tous les dangers, voilà qui doit transcender le différend sino-américain. Il nous faut coopérer, malgré nos différences. Le temps portera ses fruits.

Le multilatéralisme occidental fournit pour cela une matrice éprouvée, mais il est à reconfigurer dans une conception plurilatéraliste. Qui mieux que l’Europe, à la condition de disposer d’un euro authentique monnaie de réserve, et d’une défense commune, armes d’une véritable souveraineté stratégique, peut ouvrir cette nouvelle voie à la coopération mondiale en associant les puissances du moment : États-Unis, Chine et Union européenne?

Ne soyons pas les Somnambules (2) de notre temps.

(1) Voir là-dessus l’admirable thèse d’agrégation universitaire de Georges-Henri Soutou, "L’Or et le Sang"

(2) Selon le titre de l’ouvrage éponyme de Christopher Clarke (chez Flammarion) qui qualifie de somnambules les dirigeants européens d’août 1914.