Citoyen

Comme chaque 7 avril, la communauté Tutsi de Belgique a commémoré le drame du génocide de 1994 par une marche au flambeau, silencieuse et digne, qui a lieu dans les rues de Bruxelles, de la Place Royale à la Place Poelaert.

Depuis plusieurs années, j'y accompagne mon épouse née de mère Rwandaise. Et cette année, comme les années précédentes, j'ai éprouvé un grand malaise...

Celui d'être un des rares Européens disséminés parmi l'imposant groupe des Rwandais. Comme si le génocide des Tutsis, qui a fait près d'un million de morts en trois mois, ne nous concernait pas. Ou si peu. Comme si le génocide des Tutsis n'avait été qu'une lutte entre tribus éloignées perdues quelque part au bout du monde. Comme s'il s'était agi d'un problème purement rwando-rwandais. Comme si nous étions sourds et aveugles aux malheurs de nos frères les hommes.

Participer aux commémorations des grands drames de notre histoire récente me semble essentiel. Pour trois raisons.

D'abord, parce que notre présence est un signe de soutien aux survivants : des hommes et des femmes qui ont souffert dans leurs corps, dans leur âme et dans leur dignité; des hommes et des femmes qui, tous, ont perdu des êtres chers; des hommes et des femmes qui, s'ils n'étaient pas pris dans l'ignominie du carnage, ont vu l'horreur se perpétrer devant les caméras du monde et dans l'indifférence du monde. Et qui resteront marqués à jamais.

Ensuite, parce que notre présence est la preuve vivante pour tous les génocidaires que le monde n'a pas oublié, que le monde ne veut pas oublier, ne peut pas oublier. C'est aussi le signe tangible pour les trop nombreux négationnistes qu'aucun génocide, que ce soit celui des Arméniens, des Juifs ou des Tutsis, ne disparaîtra jamais des mémoires. Nous ne pouvons permettre que le négationnisme tue une deuxième fois les victimes en les précipitant dans l'oubli de l'histoire. Nous devons empêcher l'oubli.

Enfin, parce que notre présence est aussi le moyen de nous rappeler et de rappeler à nos concitoyens que si l'histoire s'est plusieurs fois répétée, nous ne pouvons plus admettre qu'elle se répète encore. Après la Shoah, combien n'ont-ils pas cru qu'une chose pareille "n'était plus possible", que les nations ne permettraient plus que de tels crimes se perpétuent, que les peuples de la terre se mobiliseraient à temps.

Garder notre attention en éveil, entretenir notre conscience du monde, partager notre sens de l'humain, clamer à la fois notre tolérance et notre refus de l'intolérance, être vigies des libertés et du respect : voilà comment nous ferons que le monde de demain pourra devenir meilleur que celui d'hier.

En tant que simples citoyens, nos moyens d'action face aux sanglantes injustices du monde sont bien faibles. Comment, par exemple, mettre un terme au drame du Darfour ? En signant des pétitions ? Certes, cela est important. En écrivant à nos élus politiques et en leur demandant des actes concrets ? Assurément; et ils y sont souvent sensibles.

Mais ces actions auront d'autant plus de poids qu'elles s'appuieront sur la participation aux grandes manifestations pour la dignité humaine, que celles-ci commémorent les injustices d'hier ou attirent l'attention sur celles en cours. Ces démonstrations soulignent que c'est l'ensemble de la communauté humaine qui s'insurge contre l'horreur, qui refuse l'oubli et qui crie "plus jamais ça".