Une carte blanche de Nicolas Tavitian, Président du Comité des Arméniens de Belgique.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le génocide des Arméniens en Turquie, que l’on commémore ce 24 avril, est d’une actualité brûlante. Il était par ailleurs permis de croire qu’en reconnaissant - quoique tardivement - la réalité des faits, la Belgique et les autres pays européens s’inquiéteraient de la menace singulière que représente une Turquie négationniste.

Il y avait de quoi s’inquiéter en effet : le 27 septembre dernier, c’est bien l’armée turque qui a lancé un assaut massif sur les Arméniens du Haut-Karabakh avec les forces de l’Azerbaïdjan. Cette guerre opposait les héritiers des bourreaux aux héritiers des victimes, deux puissantes dictatures nourrissant officiellement la haine de l’Arménien et d’une petite démocratie. Les Arméniens ont logiquement vu dans la volonté de leurs attaquants la continuité de la politique de nettoyage ethnique dont ils ont été l’objet.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, ne voyait pas les choses autrement : lors de la célébration de sa victoire, à Bakou, le 10 décembre dernier, il invoquait Enver Pacha, l’un des principaux architectes du génocide de 1915, et l’armée islamique du Caucase, qui a poursuivi dans la région l’épuration accomplie en Turquie. C’est un peu comme si Angela Merkel célébrait Heinrich Himmler et la SS.

Oui, on chérit en Turquie le souvenir des génocidaires, et c’est tout naturellement qu’Erdogan inscrit son projet dans la continuité de ces pères indignes de la Nation turque moderne, dont idéologie n’a jamais été reniée.

Le silence de l’Europe

Or, non seulement l’Europe n’a rien fait pour protéger les populations menacées par la Turquie, mais elle n’a absolument rien dit. Elle n’a dénoncé ni l’attaque massive, ni les crimes de guerre, ni l’utilisation d’armes interdites, ni l’utilisation de djihadistes syriens, ni le nettoyage ethnique. Elle n’a pas davantage parlé, ni agi, après le conflit pour obtenir la libération des prisonniers de guerre arméniens toujours retenus en Azerbaïdjan, ni pour empêcher qu’ils soient torturés ou exécutés, ni pour éviter la destruction du patrimoine architectural menacé.

Il est certes permis de penser que l’Europe doit s’occuper avant tout de ses problèmes domestiques et laisser la Turquie, la Russie et les USA faire la police dans sa périphérie. Mais il faut savoir que si elle démissionne ainsi, il lui faudra aussi renoncer, bientôt, au projet qu’elle incarne : un idéal humaniste et internationaliste à l’échelle du continent et un espoir de paix durable, de droits humains et d’échange entre les cultures.

Ce que le passé nous enseigne

Si nous connaissions l’Histoire, nous comprendrions mieux la nature du danger. Après la Première Guerre mondiale, en effet, les vainqueurs traitèrent avec sévérité certains des vaincus : l’Allemagne, l’Empire autrichien et la Hongrie. Mais, cherchant à endiguer la Russie bolchevique, ils choisissent de composer avec le nouveau dirigeant nationaliste turc, Mustafa Kemal, malgré les crimes de son pays. Les Britanniques renoncent alors à faire juger les coupables du génocide de 1915, pourtant entre leurs mains, et signent le traité de Lausanne, où il n’est pas même fait mention des Arméniens.

Au même moment, dans l’Allemagne vaincue et humiliée, on suivait l’aventure turque avec fascination. Parmi les forces turques se trouvait un certain Hans Tröbst, officier. De retour en Allemagne, il écrit une série d’articles pour le journal Heimatland où il vante le modèle turc à ses compatriotes. "Les circonstances furent les mêmes en Asie mineure qu’ici [en Allemagne], écrit-il par exemple. Les sangsues et les parasites sur le corps national turc étaient les Grecs et les Arméniens. Ils devaient être éliminés et rendus inoffensifs (15 octobre 1923)." Hitler lut les articles de Tröbst et l’invita à une entrevue, après laquelle il lui fit écrire : "Ce dont vous avez été témoin en Turquie est ce que nous devrons faire à l’avenir pour assurer notre libération." Hitler répétait d’ailleurs à qui voulait l’entendre que ses deux modèles étaient Benito Mussolini et Mustafa Kemal. Un engrenage historique se met alors en marche, et c’est ainsi que la barbarie qui avait pu s’exprimer avec succès en Anatolie embrasa l’Europe également.

La filiation entre l’expérience turque et le nazisme a été dissimulée par un siècle de négationnisme. Elle devrait pourtant nous servir d’avertissement. Si l’Europe a voulu renoncer aux purifications ethniques et à l’autoritarisme après 1945, le modèle que Tröbst et Hitler ont tant admiré reste fondateur en Turquie.

Un engrenage est à l’œuvre

Dans son dernier ouvrage, Le Naufrage des civilisations, l’écrivain Amin Maalouf décrit avec nostalgie un monde déjà englouti, le Moyen-Orient multiculturel, où peuples et religions se côtoyaient pacifiquement. Ce Moyen-Orient, que les Arméniens connaissaient bien, est aujourd’hui à feu et à sang et ses minorités ont été massacrées et chassées. Amin Maalouf nous avertit qu’à présent "un engrenage est à l’œuvre" : "Les lumières du Levant se sont éteintes, écrit-il. Puis les ténèbres se sont propagées à travers la planète. Et, de mon point de vue, ce n’est pas simplement une coïncidence."

L’État turc est l’un des principaux rouages de cet engrenage. En effet, la méthode turque consiste en une recherche permanente du rapport de force et de la domination. Toute concession est pour elle un aveu de faiblesse et elle méprise par conséquent la recherche de stabilité et d’équilibre, le rapport de confiance, le compromis et les règles communes. C’est cette culture politique qui interdit à Erdogan de négocier de bonne foi avec ses voisins et qui explique que l’on trouve tant de conflits dans le voisinage de la Turquie, des Balkans au Moyen-Orient. Cette posture mène à l’oppression la plus sévère et au nettoyage ethnique, lorsque la Turquie domine, et au conflit permanent, lorsqu’elle n’y est pas encore parvenue.

Or, rien n’a été fait ces vingt dernières années pour guérir la Turquie de son mal, car l’Europe a systématiquement évité les sujets qui fâchent. Plutôt que de tenter de changer la Turquie, nous avons permis à Erdogan de pénétrer l’Europe elle-même par de puissants réseaux, d’y placer ses pions et d’y menacer adversaires et minorités. Il brandit la menace des réfugiés pour faire chanter l’Union européenne et lance une offensive politique après l’autre contre les dirigeants et les États européens qui lui résistent.

Les citoyens européens voient quant à eux avec quelle facilité l’Europe cède à Erdogan et renonce à ses propres valeurs, et ils perdent confiance. L’épisode récent du "Sofagate", figurant Charles Michel et Ursula von der Leyen à Ankara, a amplement illustré, pour ceux qui en doutaient, l’amateurisme et la désunion de l’Europe face au potentat d’Ankara.

Les Arméniens ont vécu très douloureusement le silence et l’indifférence de l’Europe pendant et après la guerre du Haut-Karabakh. Ce 24 avril, nous nous souviendrons que ce sont surtout la réécriture de l’histoire turque et l’oubli des conséquences politiques du génocide des Arméniens qui ont empêché les élites européennes de saisir la nature de la menace pour l’Europe et d’y réagir à temps.