Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers (1).


Après la Lune, faut-il coloniser une autre planète ? Pour y faire quoi ? Les mêmes bêtises que nous faisons sur notre terre ? Restons humbles.


Selon des politologues américains se disant rigoureux, leur Président vient de franchir un fameux cap, celui de dix mille mensonges proférés et dûment recensés. L’estimation me semble faible, mais il aura le temps de faire bien mieux pendant son second mandat. Ce qui m’intéresse est le plus gros d’entre eux à ce jour, avec sa récente promesse d’envoyer des astronautes sur Mars d’ici 2033 : on a les Kennedy qu’on peut ! Et bien sûr, cela n’arrivera pas.

Depuis cinquante ans et la foulée mythique d’Armstrong, le délai est sans cesse repoussé, et nous ne verrons pas cela avant une éternité pour des raisons que des personnes compétentes ne cessent d’égrener. En vain car hors des réseaux zozos. Par exemple : le rayonnement galactique interstellaire contre lequel il n’y a aucune protection à ce jour, lequel percera le vaisseau comme une boîte de conserve. Où les astronautes seront, et l’image est parfaite, comme des sardines pendant au moins quinze mois, séjour étouffant de promiscuité avec une cohabitation psychique infernale, sans oublier des questions de propulsion, de nourriture, de santé, de loisirs, d’évacuation des déchets organiques, de recyclages permanents et, en prime, un cancer inévitable provoqué par les radiations émises par le soleil. Sans oublier d’autres agressions lancinantes : atrophie du tonus musculaire, ostéoporose rapide, graves lésions au niveau de l’oreille interne d’où des pertes d’équilibre, un cœur à la fois fatigué et affaibli, une circulation du sang perturbée par la gravité zéro, bref des conditions si pénibles qu’ils pourraient ne plus savoir marcher ni même sortir de leur capsule : c’était bien la peine ! Sans compter le coût… astronomique, et une synergie politique improbable pour un projet aussi oiseux.

On parle par ailleurs de coloniser une autre planète. Mais laquelle ? S’il y en a une, elle est à des années-lumière. Y arriverait-on (hypothèse inepte) il faudrait recréer - avec quels instruments ? - un grand espace de vie dans un milieu hostile, inconnu, sans magnétosphère ni oxygène, trop près ou trop loin d’une étoile, et y cultiver de quoi survivre et pour faire quoi ? Les mêmes bêtises que nous faisons sur notre terre ? Cette niche que nous sommes acharnés à détruire sans vergogne ni excuses car en connaissance de cause : même le Canada, pays qu’on pensait ouvert et progressiste, prend un mauvais chemin avec ses monstrueux oléoducs acheminant les combustibles fossiles. "Nous aurons toujours Paris" susurrent les amants du film Casablanca. Même pas. Goodbye la Cop 21 !

Ce n’est pas qu’il faille rejeter l’épopée lunaire. Elle fut une aventure humaine prodigieuse, quoique liée à un contexte qui le fut moins : celui d’un ring de boxe opposant deux machos, et dont le vainqueur symbolique incarnerait la maîtrise du monde. Une histoire sombre aussi (Von Braun était un criminel de guerre) mais, comme la Lune, avec une face lumineuse : celle des progrès induits, dont l’informatique (celle d’alors tient désormais dans un smartphone) et les communications via les GPS et satellites d’observations et de mesures indispensables pour une gestion intelligente - si on le veut - de nos richesses naturelles. Et cela, sans le stress de la survie ou non des pionniers de jadis.

Poser une sonde (Rosetta) sur une comète fut un exploit possible car sans passagers, évidemment. Et il est bon que rien ne bride la recherche. Mais il n’est pas indispensable pour autant d’adopter des postures prométhéennes. Écoutons les messages des vétérans en passe de disparaître - encore quatre sur douze - ainsi Cernan qui évoquait cette bille magique qu’il tint lovée, index et pouce pliés, en parachevant l’ultime mission en 1972. Ou Collins, qui orbita autour des tout premiers marcheurs lunaires, et se sentit sidéré d’être relié à l’univers via les milliards d’étoiles qui expulsent leur carbone dont nous sommes composés. Pourquoi aller plus haut encore ? L’espace infini nous invite et nous incite à l’humilité, à la conscience d’être le fruit d’une fabuleuse singularité cosmique. Pour atteindre cette sagesse, nous avons surtout besoin d’une conquête intérieure.

Titre de la rédaction. Titre original : "La Lune, une conquête intérieure"

(1) : xavier.zeegers@skynet.be