Avocat, médiateur familial

Depuis de nombreuses années, il est fréquent de parler de la violence des jeunes et de la violence scolaire. Personnellement, je pense qu'il s'agit d'un débat instrumentalisé au profit d'une logique sécuritaire et que les enfants sont plus souvent exposés aux violences qu'ils ne sont auteurs.

Dans un article publié dans le journal "Le Monde" du 23 mars 2007, intitulé "L'école face à la barbarie consommatrice", le pédagogue Philippe Meirieu écrivait que le débat sur la crise de l'enseignement ne devait pas être réduit à un débat sur l'école mais devrait aussi prendre en considération un contexte beaucoup plus général. Pour cet auteur, le propre de l'éducation consiste à désintéresser l'élève de ses demandes immédiates et à l'amener à prendre du recul, à prendre de la distance. Cette revendication pédagogique se situe malheureusement aux antipodes de notre modèle économique. Toute la machinerie socio-économique est de plus en plus fondée sur une logique de pulsion immédiate, la pulsion d'achat, une injonction immédiate à demander tout, tout de suite. Pour cet auteur, le caprice, qui n'était qu'une étape du développement individuel, est devenu le principe organisateur de notre développement collectif, de notre modèle commercial. Il est par conséquent devenu de plus en plus difficile d'enseigner, de demander à l'élève de prendre du recul puisque tout le système économique, la publicité, la télévision tendent à encourager les demandes immédiates et encouragent un modèle pulsionnel et instinctif.

Ce modèle social pose question et rend de plus en plus difficile la mission de l'enseignant. Face aux dérapages, il est alors proposé d'imaginer de nouvelles formes de contraintes, un nouveau modèle répressif. Exemple, s'il est vrai que le modèle commercial tend à encourager les passages à l'acte, les réactions immédiates, il n'en demeure pas moins que certains passages à l'acte ne sont pas tolérés (indiscipline, incivisme) et que ces comportements peuvent être qualifiés de troubles de comportement. Face à ces difficultés se développent de nouvelles pratiques très inquiétantes quant aux modèles d'autorité, aux modèles de contrainte. En France, le ministère de l'Intérieur, dans un souci de prévention sécuritaire, a sollicité une étude et une recherche dont l'objectif est la création d'un système de repérage, de dépistage et de suivi des troubles de comportement chez l'enfant. L'objectif est de détecter, de dépister dès la maternelle les risques de déviance et d'éradiquer ces troubles avec l'aide de psychologues comportementalistes ou de traitements médicamenteux. A ce jeu-là, l'on risque cependant de supprimer le concept de l'enfant en difficultés. Il ne s'agit donc plus de penser en termes d'aide et d'offrir un accompagnement aux enfants mais de prévenir et de traiter les troubles de comportement susceptibles d'entraîner des comportements délinquants. Il y a là manifestement un changement de paradigme. L'heure n'est plus d'offrir une aide aux enfants mais de les stigmatiser en imaginant certains comme des délinquants potentiels et en cherchant à leur imposer un modèle de comportement. Pour reprendre l'expression du psychanalyste Gérard Wajcman, il s'agit d'instiller une criminalisation généralisée de la société, de l'enfance : "Tous coupables, futurs, potentiels ou qui s'ignorent" (Gérard Wajcman, "Voici le bébé délinquant", "Le Monde", 3 mars 2006). En outre, l'émergence de ce modèle sécuritaire pourrait aussi donner l'impression de s'orienter à certains moments vers un modèle médical.

Pour illustrer mon propos, je prendrai l'exemple suivant. Depuis peu, le corps médical parle régulièrement de syndrome du TDHA (trouble déficitaire de l'attention). Il s'agirait de troubles comportementaux d'un enfant qui manifeste de l'hyperactivité et une incapacité à fixer durablement son attention. En Belgique, cette pathologie concernerait entre 3 pc et 5 pc d'enfants. Pour aider ces enfants, il leur est proposé un traitement médicamenteux : la ritaline, appelé également le médicament de la soumission. Or, une augmentation de 250 pc des ventes a été enregistrée en Belgique en cinq ans, alors que le nombre de cas réels semble rester le même. Pour faire face aux difficultés de ce type de comportement, il est également proposé des thérapies comportementalistes. Il serait péremptoire de conclure trop rapidement, mais il faut néanmoins reconnaître que l'usage d'un tel médicament pour réprimer le comportement d'un enfant difficile doit être considéré comme abusif. Par ailleurs, si, pour certains, la situation en Belgique peut paraître encore acceptable, dans certains pays comme la France, il semble qu'elle soit devenue gravement alarmante et que l'utilisation de ce médicament se soit banalisée.

Enfin, dans un contexte tout différent mais néanmoins tout aussi interpellant, selon une étude réalisée par l'OCDE, appelée étude Pisa, la Communauté française de Belgique serait l'un des pays dont le taux d'abandon et le taux d'échec scolaire seraient parmi les plus élevés d'Europe et dont le niveau de scolarité serait très moyen. Outre le fait que l'échec scolaire est inhibiteur, de nature à casser l'enthousiasme de l'élève et à distiller une forme de mépris à l'égard de soi, cette même étude relève que les meilleures écoles du monde (écoles finlandaise et scandinave) seraient celles qui interdisent l'échec scolaire et imposent un tronc commun jusqu'à l'âge de 16 ans. Il est donc possible d'atteindre l'excellence sans pratiquer l'échec (voir http://www.echecscolaire.be/accueil.html).

L'émergence d'un modèle sécuritaire, la problématique de l'échec scolaire posent gravement question. En France, le président de la République a adressé un courrier à tous les instituteurs les invitant à repenser leurs pratiques. Personnellement, je ne m'identifie pas aux idées du président français. Il n'en demeure pas moins qu'un débat est lancé sur les orientations de notre modèle scolaire. Deux orientations s'affrontent. D'un côté se trouve une conception mécanique de l'enseignement, éduquer, c'est simplement inculquer, c'est soumettre l'enfant à une norme. Cette pratique part aussi d'une idée que l'être humain, l'enfant sont faits pour la soumission et le remplissage. De l'autre côté, une conception éducative postule que l'enfant est un être singulier, libre et égal et que l'enseignement participe à un engagement en faveur de la subjectivité, de l'intersubjectivité et a pour mission de favoriser l'épanouissement intellectuel de l'enfant en proposant des activités personnelles, autonomes et valorisantes. L'école finlandaise démontre que ce dernier modèle fonctionne et que les meilleurs élèves du monde sont ceux qui sont respectés en tant qu'individus singuliers, autonomes et libres.

Conformément à la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, le décret missions s'inscrit dans cette perspective. L'objectif du décret missions est notamment de respecter les rythmes de l'enfant, sa singularité, sa différence, sa subjectivité et de faire confiance à sa personne, à ses ressources et à ses compétences. Il est donc urgent d'y investir tous les moyens nécessaires à sa réussite. L'école finlandaise, les écoles scandinaves en général, nous enseignent que ce modèle d'éducation génère de l'excellence et du bonheur.