Opinions

Une opinion d'Aymeric de Lamotte, conseiller communal (MR) à Woluwe-Saint-Pierre et avocat.


L’essayiste britannique David Goodhart théorise un nouveau clivage : nos démocraties occidentales seraient traversées par une profonde incompréhension entre les Anywhere, les gens "de n’importe où" , l’élite libérale-libertaire de la mondialisation heureuse, et les Somewhere, les gens de "quelque part", moins mobiles, qui souffrent de la disparition des frontières économiques et migratoires.


"Il faut absolument parler aux hommes" écrivait Saint-Exupéry, peu avant sa mort, dans une lettre lumineuse pleine d’actualité à un général dont on ne connaît pas le nom. On pourrait ajouter : "Il faut absolument écouter les hommes". Depuis quelques années, la contestation n’est plus marginale, elle frappe au burin l’édifice démocratique, elle secoue les plus inébranlables par des événements inattendus : Brexit, Trump, "les Gilets jaunes", les démocraties illibérales en Hongrie et en Pologne, la montée du Vlaams Belang en Flandre et du PTB en Wallonie. Autant d’éruptions qui cristallisent un appel à l’aide. Une très récente enquête interuniversitaire, réalisée à l’occasion des élections locales d’octobre 2018, montre que la jeunesse belge de 18 à 34 ans privilégie le vote blanc et est tentée par une logique antisystème. Dans son ouvrage à succès The Road to Somewhere, l’essayiste britannique David Goodhart théorise un nouveau clivage : nos démocraties occidentales seraient traversées par une profonde incompréhension entre les Anywhere, les gens "de n’importe où", l’élite libérale-libertaire de la mondialisation heureuse, et les Somewhere, les gens de "quelque part", moins mobiles, qui souffrent de la disparition des frontières économiques et migratoires.

Le mépris des Anywhere pour les inquiétudes des Somewhere

L’analyse politique belge est particulièrement complexe car la Belgique renferme deux démocraties, voire trois, car Bruxelles nécessiterait d’être analysée indépendamment. Les principales inquiétudes que l’élite politique traditionnelle entend peu, voire pas, restent toutefois semblables : l’insécurité sociale et l’insécurité culturelle que vivent les classes moyenne et populaire. Comment ne pas voir que derrière chaque vote antisystème se terre une revendication niée, et même parfois méprisée par les Anywhere ? La montée du Vlaams Belang exprime le souhait de sauver des acquis culturels et une identité singulière ; la montée du PTB révèle une soif de plus de justice fiscale et le désir de la classe moyenne paupérisée par l’ouverture au marché mondial de retrouver un pouvoir d’achat décent. Certaines mesures prises par le gouvernement de Charles Michel rehaussent effectivement le revenu net des plus fragiles, et répondent à cette dernière revendication. Comment toutefois accepter que les entreprises belges payent un impôt qui n’est pas également supporté par certaines multinationales – les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) par exemple ? Comment accepter qu’il ait fallu attendre 2018 pour que l’acier carolo soit protégé de la concurrence déloyale chinoise ? Pendant des années, cette inaction, tant nationale qu’européenne, a fragilisé des milliers de travailleurs. Il est aussi évident que l’Union européenne doit jouer un rôle plus actif dans la défense des intérêts des Européens. Le vote contestataire social ne prend pas en Flandre, car celle-ci a une économie florissante et un taux de chômage très bas. Le vote contestataire culturel est par contre à deux doigts de s’embraser en Wallonie. Il existe en effet un contraste entre cette soif d’appartenance qui traverse la population et la presque impossibilité de prononcer les mots "identité", "culture", "civilisation" dans le débat public francophone, sous peine d’être suspecté de tendances fascisantes. L’essentielle question de l’immigration qui ne fait l’objet d’aucun débat serein n’est pas un signe d’apaisement.

Renouer avec les Somewhere

En 2008, David Van Reybrouck publiait un ouvrage au titre provocateur Plaidoyer pour le populisme, qui était "un cri passionné pour que l’on voie l’électeur populiste derrière le leader populiste." En d’autres termes, il appelait urgemment le monde politico-médiatique à ne pas stigmatiser les électeurs qui votent pour des démagogues, sous peine de creuser le fossé entre l’élite et le peuple. Le célèbre écrivain belge ne semble pas avoir été écouté quand on entend les réactions élitistes ahurissantes suite aux votes contestataires. En 2016, Hillary Clinton avait décrit une partie de l’électorat de Trump comme "un ramassis de gens pitoyables". En 2017, Martin Schulz, alors président du Parlement européen, en appelait à contrer la montée du populisme en Europe par "un soulèvement des gens décents", estampillant ainsi d’indécence tous ceux qui ne votaient pas décemment. Ne parlons même pas des sorties d’Emmanuel Macron ; je reste encore estomaqué par cette phrase qu’il avait prononcée devant un parterre d’entrepreneurs : "Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien." C’est d’un mépris révoltant, totalement indigne d’un responsable politique. En outre, l’élite semble persévérer dans l’erreur quand elle manifeste son souhait de technicisé, technocratisé, l’homme politique. Il s’agit d’un subterfuge pour éloigner la démocratie des gens ; car en réalité l’élite ne comprend plus les gens et commence dès lors à en avoir peur.

Même si l’idée a un grand attrait théorique, je ne suis pas convaincu, contrairement à David Van Reybrouck, que plus de participation citoyenne soit la panacée à notre fatigue démocratique. Le processus d’horizontalité s’achève bien souvent in fine par une décision verticale. En outre, je ne pense pas que les citoyens élisent des individus pour exercer eux-mêmes une politique active ; ce que les gens veulent avant tout, c’est vivre leur vie. Ils veulent simplement que leur monde reste vivable et familier. La contestation vient du fait que les élus ne sont plus les fidèles réceptacles et défenseurs de leurs aspirations. Pire, l’élite pense et agit parfois contre les citoyens en privilégiant des idées abstraites qui ne font rêver qu’elle. Quand on vilipende un sentiment, les gens s’expriment différemment et sortent de la scène publique. Dès lors, la vraie urgence, selon moi, est de remettre l’écoute et le courage au centre de la vie politique. L’écrivain français Charles Péguy disait : "Il faut dire ce que l’on voit, et ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l’on voit." Il faut que le politique recentre son attention sur les difficultés de son propre peuple. Renouer avec les Somewhere comprend évidemment la question écologique, qui nous oblige à respecter notre environnement, nos paysages et la beauté du monde.