Une évocation de Frédéric Chardon.

Ce best-seller, sorti il y a 13 ans, est fréquemment cité depuis le début de la crise sanitaire (et boursière).

Une pandémie mortelle, entre deux et trois milliards de personnes confinées, l’économie internationale mise à l’arrêt, un krach boursier, la récession qui s’amorce, les déficits publics qui explosent… Qui aurait pu prévoir la puissance de ces convulsions planétaires ? Personne, et c’est normal. L’apparition du coronavirus peut être qualifiée de "Cygne noir", soit un évènement inattendu qui bouleverse durablement notre quotidien et va infléchir le cours de l’histoire. Cette expression, bien connue des spécialistes des marchés financiers, fait directement référence au titre du best-seller de Nassim Taleb, un ancien trader libano-américain qui, après avoir bâti une fortune à Wall Street, s’est retiré du monde pour mieux le penser. Publié en 2007, Le Cygne noir s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires.

"Avant la découverte de l’Australie, l’Ancien Monde était convaincu que tous les cygnes sans exception étaient blancs - croyance d’autant plus inattaquable qu’elle semblait entièrement confirmée par des preuves empiriques, écrit l’auteur. La vue du premier cygne noir dut donc être une surprise intéressante pour quelques ornithologues. Cette histoire montre que notre apprentissage par l’observation ou par l’expérience est sérieusement limité, et notre savoir, bien fragile." Un seul évènement - la vue d’un cygne noir - a mis à terre les certitudes d’un spectacle millénaire qui avait associé dans les esprits la blancheur au cygne et le cygne à la blancheur.

Pour Nassim Taleb, beaucoup d’experts - singulièrement les économistes qui se livrent à des prédictions - sont des fumistes car ils ne tiennent pas compte des possibles irruptions de "Cygnes noirs". Spécialiste de l’épistémologie, l’ancien professionnel de la bourse affirme que l’être humain sous-estime depuis toujours la puissance des évènements imprévisibles (l’arrivée d’Internet, les attentats du 11 septembre…), pourtant de plus en plus fréquents et qui reformatent inlassablement nos sociétés.

Sa thèse est illustrée par de savoureux exemples. Il revient notamment sur le cruel destin de la "dinde inductiviste" du philosophe Bertrand Russel. Nourrie pendant les mille premiers jours de sa vie par la main bienveillante de l’homme, la malheureuse volaille, par induction, est portée à croire que les humains n’existent que pour prendre soin d’elle. Chaque jour qui passe la renforce dans cette certitude. Mais arrive Thanksgiving et son bienfaiteur lui tranche le cou. Avec sa mort, c’est toute une représentation du monde qui s’évanouit. Nassim Taleb voit des "dindes inductivistes" un peu partout. Notamment parmi ses anciens collègues spéculateurs. "Après le krach boursier d’octobre 1987, la moitié des traders américains se mit à attendre de pied ferme le prochain tous les ans au mois d’octobre. Le fait de prendre une observation naïve du passé pour quelque chose de définitif ou de représentatif du futur est la seule et unique raison de notre incapacité à comprendre le Cygne noir."

Outre les périls de l’induction, la pensée de Nassim Taleb nous éclaire sur une multitude d’autres biais cognitifs qui poussent les hommes à l’erreur dans le récit du passé et dans l’élaboration de possibles futurs. En cela, Le Cygne noir est salutaire et devrait faire partie du cursus des étudiants en sociologie, en économie, en sciences historiques, en sciences politiques, en journalisme… Avoir conscience des limites de la pensée ordinaire est déjà une grande victoire.

D’ailleurs, l’ex-trader de Wall Street livre également un message optimiste à ses lecteurs : il est possible de tirer profit des "Cygnes noirs". L’imprévisibilité est un jeu gagnant pour tous ceux qui oseront la regarder en face. Pour la gestion des finances privées, Nassim Taleb donne quelques astuces. Il est partisan d’investissements très spéculatifs, à concurrence de 10 à 15 % du portefeuille, exposés autant que possible aux vents de potentiels bouleversements : cryptomonnaies, matières premières pouvant tomber en pénurie, sociétés actives dans le domaine de l’intelligence artificielle, de la 5G… (ces exemples sont de nous).