Une opinion de Vincent Mabillard, professeur assistant en management public, Université Libre de Bruxelles.

En cette période troublée, le concentré d’émotions qui nous anime se focalise naturellement sur les perspectives sanitaires et économiques. Tout un chacun craint pour sa santé, ainsi que pour ses perspectives professionnelles, qu’il s’agisse de conserver son poste, de se remettre à la recherche d’un emploi ou d’en retrouver un. Alors que les critiques fusent, que les experts s’interrogent et que les décideurs pataugent, les dangers se multiplient. Mais ceux-ci ne sont pas toujours immédiats, et laissent présager d’un avenir plus sombre. Un article récent publié par CNN nous rappelait ainsi qu’en cas de crise de longue durée, le renforcement du contrôle sur nos données serait d’une toute autre ampleur que les mesures prises suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001. Imaginez la surveillance de masse par le biais du traçage systématique et de l’enregistrement constant de nos mouvements. Une telle évolution marquerait le couronnement de l’ère "Big Brother", la disparition de l’intimité, la fin des rapports de confiance et la dictature des indicateurs en tous genres. Sans compter les épineuses questions relatives au stockage, à la valorisation et au partage de ces données. Bien sûr, il existe des lois, des règlements généraux et des préposés à la protection des données ; mais quel serait leur poids dans un monde marqué par l’urgence et la nécessité de réagir vite en permanence ?

L’utilisation des technologies nous éloigne de l’idéal démocratique

Cette perspective pour le moins inquiétante se distancierait significativement des efforts entrepris dernièrement en matière de transparence, efforts qui visaient à rééquilibrer le partage d’informations entre les gouvernements et leurs administrés. Dans le cas d’une crise prolongée, la collecte de données à caractère privé, via la mise en place d’outils visant à restreindre les libertés civiles, accroîtrait l’écart existant entre le volume d’informations accessible au public et celui que possède nos administrations, sans réellement connaître la nature des autres acteurs impliqués. De nombreux événements ont démontré à quel point l’univers numérique nous rend vulnérables à l’exploitation non consentie de nos données par des parties tierces. L’utilisation d’anciennes et de nouvelles technologies nous éloigne de l’idéal démocratique en même temps qu’elle nous rapproche de pratiques plutôt utilisées par des régimes autoritaires, insistant sur le potentiel technologique pour accroître la surveillance de ses citoyens. Le risque de nous voir assignés à domicile par des algorithmes et de voir nos faits et gestes épiés, décryptés et jugés ne semble aujourd’hui plus très éloigné de la réalité. D’aucuns nous disent à ce sujet que nous sommes à un tournant de notre histoire, du moins en ce qui concerne la protection de la sphère privée. Bien sûr, cette situation nous permet d’y réfléchir et de mettre à jour certaines législations déconnectées de nos progrès numériques ; dans le même temps, elle ne doit pas nous mener à une société de la suspicion, de la délation et, plus sérieusement encore, elle ne doit pas aviver une polarisation latente entre tenants de la surveillance de masse, défenseurs des libertés civiles et soutiens aux théories du complot. Le danger est bien réel : la crise du Covid-19 risque plus que jamais d’exacerber les tensions existantes. Il s’agit donc de contenir la propagation du virus par notre propre responsabilisation ; c’est à ce prix que nous résisterons à la tentation de céder le contrôle aux outils de surveillance numériques et que nous préserverons nos libertés.

Quelles solutions concrètes apporter ?

Face à ces défis, quelle attitude adopter, et quelles solutions concrètes apporter ? Le financement massif de la recherche et les avancées médicales fourniront certainement, à terme, les vaccins et les traitements tant convoités. En attendant, plutôt que de spéculer sur le nombre de morts, sur la possibilité d’une deuxième vague ou d’ergoter sur les résultats proposés par les premières études, des gestes simples permettent de limiter les dégâts de la pandémie. De l’avis de nombreux médecins, le port du masque ne protège certes pas de l’infection, mais il diminue drastiquement le risque de contaminer les personnes présentes dans son environnement immédiat. Pourquoi, dès lors, ne pas rendre le port du masque systématique ? S’il permet de réduire le risque de contamination, et que tout le monde en porte, la solution s’impose d’elle-même, non ? Reste alors la question de l’approvisionnement et de l’utilisation. Il est évidemment impossible pour l’État d’approvisionner chaque ménage ; il est toutefois possible pour tous de se procurer un masque, de préférence réutilisable, et de le porter dans l’espace public. Il faut évidemment le laver ou, dans le cas de masques jetables, s’en débarrasser dans des poubelles fermées. Une fois les gouttelettes transmises dans l’air contenues, il faut s’attaquer aux surfaces à portée de nos mains. Les commerces proposent de plus en plus souvent du gel hydroalcoolique. Il est essentiel de l’utiliser en entrant et en sortant du magasin. Une fois arrivé à la maison, le lavage des mains avec du savon permettra de limiter l’infection. Ajoutez à cela un effort certes difficile mais réalisable : prendre sur soi, le temps de sa sortie, de ne pas se frotter les yeux, le nez ou la bouche, puisque le virus pénètre notre organisme principalement par ces parties du visage.

La réponse collective à ces problèmes doit venir de nos élites politiques et de leurs experts

Pourquoi, alors, ces prescriptions ne sont-elles pas systématiquement appliquées ? Il existe, certes, une forme de résistance à ces pratiques considérées comme invasives et une culture opposée au port du masque à bien des égards. Pourtant, ces contraintes sont minimes au regard de la privation des libertés individuelles auxquelles nous pourrions être confrontés à plus long terme. Au-delà de cette responsabilité individuelle, qui nous incombe à toutes et à tous, la réponse collective à ces problèmes doit venir d’en haut, de nos élites politiques et de leurs experts. Par-delà les clivages partisans et les querelles de clocher, cette réponse doit être claire, intelligible, sans équivoque. Comparées aux mesures simples à prendre dans l’immédiat, les considérations sur un potentiel vaccin ou un traitement miracle apparaissent bien futiles. Elles entraînent dans leur sillage un nombre trop élevé de nouveaux malades, de souffrances et de morts, directes ou indirectes du Covid-19. Bien sûr, la recherche doit être poursuivie, le dépistage élargi et le personnel médical protégé. Mais ces quelques gestes doivent rendre la reprise du travail plus paisible et la reconquête des espaces publics plus sereine.