Olivier Deleuze, le coprésident d’Ecolo, a déclaré récemment sur Bel-RTL que "la croissance illimitée est un cul-de-sac". Cette phrase fait partie des fausses évidences partagées par tout le monde et questionnées par personne. Tous les esprits raisonnables se disent en effet que "les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel", que les ressources terrestres sont limitées, etc. Mais, si on prend la peine de se documenter et de réfléchir un peu plus, on se rend compte que cette vérité n’en est pas une.

Premièrement, il y a ce constat empirique : depuis la préhistoire, la quantité de richesses produites par habitant n’a cessé d’augmenter (avec, bien entendu, des périodes et des zones de stagnation et de régression mais, globalement, l’humanité n’a jamais été aussi nombreuse et aussi prospère).

Deuxièmement, quand on parle de croissance, on parle de valeur : il ne faut pas confondre la composante matérielle d’un bien et la valeur de ce bien. La matière présente sur terre est en quantité limitée mais la valeur - immatérielle et fluctuante - ne l’est pas : c’est une qualité que nous accordons par convention aux biens que nous consommons. Un même bien peut voir sa valeur augmenter ou chuter dans des proportions considérables.

Troisièmement, il faut distinguer entre la matière d’un bien et sa valeur mais également entre la valeur d’un bien et la valeur matérielle du bien. La valeur de la matière d’un bien n’entre que pour une part très limitée dans la valeur de ce bien. Ainsi, pour un ordinateur portable de 1000€, le coût du matériau n’est que de quelques euros ou de quelques dizaines d’euros. Le reste est évidemment imputable à la main-d’œuvre, le design, la marque, le transport, la diffusion, le marketing, la distribution, le service après-vente, etc. Si un ordinateur contenait pour 1000€ de matériaux, il serait tout sauf portable…

Au fil du temps, l’homme a créé de plus en plus de biens immatériels et ce processus s’accélère avec le développement d’Internet et la numérisation de la culture. Sous format numérique, un journal, un livre, une musique, un film, etc. peut être vendu un nombre presque infini de fois (je dis "presque" car cela consomme évidemment de l’énergie). Qu’une musique soit vendue 1 fois ou 100 millions de fois sur Internet, les coûts de production sont identiques mais la valeur créée sera, dans le second cas, cent millions de fois supérieure.

Quatrièmement, la matière est certes limitée sur terre mais elle peut être partiellement recyclée et elle est encore largement sous-exploitée. Les géologues estiment que, en raison de nos moyens technologiques encore très limités, on n’exploite même pas 1 % des matériaux présents dans la croûte terrestre et dans les profondeurs de l’océan. Par ailleurs, des programmes existent déjà pour extraire, via des navettes, les matériaux intéressants de certains astéroïdes. Et l’univers est - dit-on - infini …

Evidemment, il ne faut pas confondre croissance et développement. L’ONU mène chaque année une vaste enquête qui évalue, en fonction d’un certain nombre de critères confectionnés et affinés à partir des travaux de l’économiste libéral Amartya Sen, le "développement humain" de chaque pays (ces critères sont le taux d’alphabétisation, le niveau des soins de santé, le taux de mortalité, l’éducation, l’égalité hommes/femmes, etc.). Les deux sont corrélés mais pas identiques : ainsi, la croissance de l’Inde est inférieure à celle de la Chine mais elle se développe plus vite car ce pays démocratique réinvestit chaque année une bonne partie de sa richesse dans la santé et l’éducation. La croissance économique n’est donc pas une finalité mais un instrument de développement.

Quoi qu’il en soit, prétendre que la croissance est nécessairement limitée est une erreur. Vouloir la limiter, c’est vouloir entraver ou enrayer le développement humain.

Une chronique de Corentin de Salle, juriste et docteur en philosophie.