Opinions
Une chronique d'Etienne de Calataÿ (1).


La transition environnementale coûtera moins que l’inaction mais coûtera néanmoins. Refuser d’imposer des efforts aux citoyens est irresponsable.

La difficulté d’être libéral", tel était le titre de notre chronique le mois passé, portant sur la difficulté en politique de se montrer cohérent. La réflexion avait pour point de départ le reproche fait à ces jeunes qui manifestent pour le climat… téléphone portable en main. Nous avions illustré le défaut de cohérence de leurs aînés avec diverses prises de position libérales récentes.

L’actualité est ainsi faite qu’elle nous offre le titre tristement complémentaire de la chronique de ce mois-ci, "la difficulté d’être socialiste". C’est un entretien donné à La Libre il y a 3 semaines par Paul Magnette qui y conduit. En effet, on y lit, et La Libre a eu raison de mettre en exergue cette affirmation désespérante, "En matière climatique, il faut arrêter de dire aux gens qu’ils devront faire des efforts".

Bien sûr, la transition environnementale n’est pas qu’affaire de sacrifices pour les citoyens, riches et pauvres confondus. Une bonne partie de la transition environnementale passera par des campagnes d’information et de sensibilisation, par des changements dans les entreprises, par un surcroît d’investissements publics et par une coordination internationale ambitieuse. Et la transition pourra aussi améliorer la qualité de vie. Toutefois, il faut oser assumer que la transition ne pourra pas faire l’économie des efforts matériels de renoncement et d’adaptation à accomplir par chacun d’entre nous, y compris par les moins chanceux de la vie. Si les supermarchés offrent des sacs en plastique pour nous permettre d’y mettre tomates et carottes, alors que cela leur coûte, c’est parce que c’est plus facile pour nous que prendre le pli d’utiliser des sacs en tissu réutilisables. Trier les déchets n’est pas un plaisir, de même que se passer des plastiques à usage unique. Les voyages en avion séduisent, et y renoncer parce qu’ils seront contingentés ou plus onéreux demandera un effort à bon nombre.

Si parler d’effort répugne au politique, l’économiste, lui, y est porté car il se souvient que l’individu fait a priori ce qui lui convient le mieux et que donc interférer avec ses préférences revient à lui imposer un effort. Jean Tirole, prix Nobel d’économie en 2014, l’affirmait récemment (L’Écho, 27 février 2019) : "Il faut arrêter de mentir aux gens. […] Le plus grand tort des politiques, c’est de faire croire aux gens qu’on pourra s’en sortir sans avoir à débourser quoi que ce soit. C’est criminel. Si on veut résoudre la question du climat, on devra par exemple accepter de vivre avec un produit intérieur brut un peu plus faible." Si la transition écologique ne demandait aucun effort à personne, que n’aurions-nous pas été bêtes de ne pas encore l’avoir accomplie !

Que faire alors au lieu de nier l’effort ? D’abord, il faut mettre en avant le coût économique et plus encore sociétal de l’inaction environnementale, suivant en cela le Rapport Stern de 2006. Ensuite, il faut adopter les mesures d’accompagnement social. Il s’agira en particulier de redistribuer le produit de la taxation du carbone sous forme d’un "dividende carbone" universel ou de politiques ciblées sur les moins nantis. Enfin, il faut admettre que "l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs" sur le plan social. Même avec un bon accompagnement social, il y aura des perdants. Ainsi, nous ne serons pas égaux devant le bannissement des vieilles voitures. Mais cette "casse" sociale-là sera limitée en regard de celle de l’inaction environnementale, encore plus inégalitaire, comme en témoignent les réfugiés climatiques.

L’effort est difficile, car la récompense suit l’effort. Il l’est encore plus quand la récompense n’est qu’une remise de peine. Mais c’est un devoir d’en faire la publicité.

(1) : Université de Namur, etienne.decallatay@orcadia.eu