Bruxelles doit loger des gens et non des rossignols ou des hérissons… Certes. Mais qu’en est-il de ces millions de mètres carrés vides et de la bétonisation programmée des seules friches qu’il nous reste ? Une opinion de Éric de Plaen, juriste et guide-nature.

Décembre 1984, il fait froid mais sec sur la bruyère de Kalmthout (au nord d’Anvers). J’observe le tétras-lyre ou petit coq de bruyère. Les mâles sont en plumage noir-bleu, du blanc sur les ailes et sur la queue, une crête rouge sur la tête. Les femelles sont en livrée brun, noir et roux. Aujourd’hui, il n’y a plus de tétras-lyre à Kalmthout. Trop de fréquentation !

Plus près de nous, au début des années 2000, le rossignol chante sur le plateau du Val d’or, à Woluwe-Saint-Lambert. Actuellement, le plateau est quasi totalement bâti. Le rossignol se tait. Peut-être est-il vexé…

Encore plus près, en 2010, un couple de hérissons fréquente le parc du Sacré-Cœur, à un jet de pierre de Montgomery (centre-est de Bruxelles). Ils n’y sont plus. Ils n’ont pas aimé les roues des voitures…

D’énormes surfaces vides

La perte d’habitats naturels est la cause principale de la chute de la biodiversité. En ville comme à la campagne, la minéralisation gagne du terrain. Et les premières cibles sont souvent les milieux ouverts.

En 15 ans, Bruxelles aurait perdu près de 14 % de ses espaces verts (1). Certaines zones emblématiques ont, en tout cas, disparu. Le plateau du Keelbeek (18 hectares de nature, quand même) a été englouti par les travaux de la mégaprison de Haren. Sans doute les prisonniers faisaient-ils ploucs à Saint-Gilles et Forest, et il vaut mieux faire des anciennes prisons une belle opération immobilière plutôt que les rénover…

Oui, mais la ville doit loger des gens et non des rossignols ou des hérissons… Certes. Toutefois, la région bruxelloise compterait près de 6,8 millions de mètres carrés vacants (on parle de la 20e commune de Bruxelles, surnommée Saint-Vide ou Leegbeek (2). On peut discuter des chiffres précis, mais ça laisse une belle marge pour loger des habitants, à condition de… rénover.

De plus, la croissance démographique marque le pas : à Bruxelles, le Plan régional de développement durable se base sur une croissance démographique de 10 000 habitants par an, tandis qu’elle est maintenant réduite à 3 915 habitants par an jusqu’en 2050. Les plans d’aménagement directeurs ont été adaptés ? Non…

Bruxelles n’est plus si verte

Oui, mais le béton, en ville, c’est normal. La nature, c’est à la campagne… Certes, à condition d’oublier la qualité de l’air (les plantes captent du CO2), l’infiltration des eaux de pluie (vous aimez les inondations ?), le délassement (on se détend dans une zone verte ou le long des routes ?), le réchauffement climatique (les îlots de chaleur sont minéraux, pas végétaux). Sinon, ça va…

Le gouvernement bruxellois ne dit d’ailleurs pas autre chose : "Afin de restaurer la biodiversité, garantir des îlots de fraîcheur lors des épisodes de canicule et prévenir les inondations, le gouvernement développera également un programme de verdurisation." (3)

Oui, mais Bruxelles est une ville verte, non ? Ben, de moins en moins et pas partout. La nature est surtout présente en pourtour de ville, notamment au nord-ouest et au sud-est (grâce à la forêt de Soignes) et dans les jardins privés. Au centre et dans les communes de la première ceinture, c’est beaucoup moins évident. Schaerbeek, par exemple, pour 125 000 habitants (c’est plus que la ville de Namur), compte essentiellement le parc Josaphat, soit 20 hectares. Ça fait peu de mètre carré par habitant.

Il faut sauver la friche Josaphat

Le parc Josaphat, justement. Parlons-en. Il est né il y a plus de 100 ans, d’une initiative privée (je vous laisse chercher qui), contre l’air du temps de l’époque, qui préconisait de couper les arbres et de construire à la place. Aujourd’hui, on se félicite de la beauté (et de l’ombre en cas de canicule) des arbres centenaires.

Non loin de là, la friche du même nom, à Schaerbeek et Evere, est une ancienne gare de triage abandonnée, devenue une belle prairie sauvage. Elle est proche du parc Josaphat, mais celui-ci est un espace vallonné, arboré et aménagé, tandis que la friche Josaphat est une cuvette humide, relativement plane et laissée à elle-même depuis des années. Une biodiversité rare s’y est développée. La Région (via la Société d’aménagement urbain) veut y bétonner plus de 1600 logements.

Et la biodiversité ? Je vous livre la réponse : "Dans dix ans, on nous dira que la biodiversité est plus riche encore et on finira par ne plus rien construire." (7) Chacun en tirera ses propres conclusions…

Cent ans après la création du parc éponyme, sauvegarder la friche Josaphat serait un beau cadeau aux générations futures… et à nous-mêmes. On sait que les caciques du PS et les responsables de la Société d’aménagement urbain veulent bétonner, mais le PS bruxellois n’est pas univoque, et les partenaires de coalition, Écolo en tête, peuvent encore se réveiller.

C’est loin d’être le seul espace vert menacé à Bruxelles : le Donderberg (à Laeken), le marais Wiels (à Forest), la plaine de l’ULB (le permis est entre-temps annulé mais les bâtiments sont quand même construits), la gare de Schaerbeek-formation, le bois Georgin (à l’arrière de la RTBF-VRT), une partie du plateau Engeland (à Uccle). La liste n’est pas exhaustive !

Sinon, quand les plus jeunes demanderont à quoi ressemble un rossignol ou un hérisson, on pourra toujours aller sur Wikipédia…

(1) : RTBF, "Entre 2003 et 2016, Bruxelles aurait perdu près de 14 % de surface verte", 19 février 2020

(2) : RTBF, "‘Saint-Vide-Leegbeek’: la 20e commune de Bruxelles est née… pour dénoncer les logements inoccupés", 18 avril 2019

(3) : Déclaration de politique générale commune au Gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale et au Collège réuni de la Commission communautaire commune, législature 2019-2024, p. 89, alinéa 6

Titre de la rédaction. Titre original : Le rossignol, le hérisson et la friche Josaphat.