Une opinion d'Adrien Touwaide, 22 ans, étudiant à l'Université Saint-Louis et membre de la conférence Olivaint Belgique.

Le mirage ou cette invraisemblable distorsion de la réalité produite par la déviation de faisceaux lumineux produisant une impossible et impensable source salvatrice pour les âmes égarées. De l’oasis imaginaire dans les tréfonds du Sahara à l’apparition d’une Fata Morgana en Mer Rouge, ces illusions optiques ont toujours nourri de nombreux fantasmes. Le climat dystopique actuel où s’enchevêtre une presque pandémie mondiale, un krach boursier imminent ou encore le défi gargantuesque climatique est propice à l’essaim de mirages contemporains.

Le coronavirus met en exergue la finitude d’une mondialisation exacerbée

Au-delà du caractère médical préoccupant du trop cité Covid 19, cette crise sanitaire mondiale met en exergue la finitude d’une mondialisation exacerbée dont la tête a pris place loin de la conscience occidentale. Désormais, le centre de production mondial se trouve dans un empire du Milieu multiface où le monde entier se réapprovisionne et où la prospérité du marché a supplanté la liberté du peuple chinois. Cette dépendance économique plus que fructueuse pour chaque parti recèle cependant de conséquences pernicieuses. En éloignant la production de nos territoires, nous nous sommes affranchis d’un regard sur les maillons de composition de chaque bien consommé. L’État chinois laxiste ou aveuglé par ses volontés de s’ériger en hégémonie dans le commerce international a privilégié la productivité aux dépens de certaines externalités sociales et environnementales. L’Occident, voire le monde se contente dans son rôle de consommateur désabusé, biaisé par la recherche du moindre coût.

Les voitures électriques et la nature

Ces dernières années, la lutte contre le changement climatique est devenue un thème phare des débats quotidiens. Face à l’urgence terrestre, le vert est devenu la nouvelle couleur d’espoir, porteuse de revendications fortes face à un monde industriel archaïque et égoïste. Tous les pans de nos modes de vie doivent être placés sous le signe de la conscience écologique et du sacrifice. À l'instar de la religion, l’espérance est placée dans certains artefacts religieux et de nouveaux messies des temps modernes. Toute parole évangélique annonçant la destruction de sources majeures de pollution est accueillie comme une prophétie. Ainsi, dans l’inconscient collectif, la voiture électrique est la consécration technologique face aux changements climatiques. La voiture, symbole d’hédonisme et source de combien de maux climatiques serait remplacée par une version idéalisée de cette dernière. Fini les vrombissants moteurs V8, faites place désormais à un système électrique aussi passif que silencieux. Les monstres de métaux se transforment en beauté de la nature que seul le vent semble transporter. Mais si ce beau miracle technologique n’impliquait pas une vérité officieuse, moins consensuelle avec la dictature du vert, plus contraignante ?

À cette question, Guillaume Pitron, journaliste d’investigation spécialisé sur la géopolitique des matières premières y a consacré 6 ans d’enquête pour publier en 2018 son ouvrage édifiant “La guerre des métaux rares”. Les métaux rares, indispensables à toute l'industrie high-tech, des smartphones aux GPS, mais aussi aux énergies vertes, éoliennes et surtout aux voitures électriques concentrent des coûts environnementaux conséquents. Loin d’un objectif promotionnel, qui plus est inutile au vu du succès de son ouvrage, certaines données factuelles permettent de comprendre l’ampleur de la découverte de son enquête. De la France à la Chine, le revers de la médaille de la transition écologique y est démontré sous toutes ses formes.

La Chine possède la mainmise sur l’essentiel des métaux rares. L’État produit 84% du tungstène consommé dans le monde, 67% du germanium, 85% du gallium, 87% du magnésium et jusqu'à 95% de certaines terres rares. Le processus d’extraction requiert des moyens industriels très nocifs. A titre d’exemple, pour extraire 1 kg de lutécium, utilisé en médecine nucléaire, il faut extraire 1200 tonnes de roche. Ensuite pour raffiner les métaux rares, il faut employer des produits chimiques pour les séparer de la roche. Ces résidus chimiques, une fois utilisés, sont déversés dans les fleuves avoisinants. Les conséquences écologiques sont effarantes, comme le démontre une simple recherche Google du village de Mongolie-Intérieure de Baoutou, épicentre mondial de l’extraction de terres rares. Lacs asséchés, taux de cancer-record chez les habitants et décors lunaires sont le nouveau quotidien de ses habitants qui dépérissent au rythme du forage incessant de leur sol.

La Chine a le monopole

Outre les dommages écologiques majeurs, cette situation a permis à la Chine d’installer une position monopolistique sur un secteur clé du XXIème siècle. Ces métaux rares essentiels à la fabrication de nouvelles technologies dans des secteurs aussi divers que l’armée où des nouveaux moyens de santé échappent à l’Europe. Les révolutions industrielles des 19e siècle furent possibles grâce à l’apport du charbon et du pétrole, la révolution numérique l’est par les terres rares. La Chine a amorcé depuis le début des années 80 une hégémonie sur le secteur assujettissant ainsi le monde entier à sa volonté. Comme l’ont montré l’embargo sino-américain et le conflit diplomatique sino-japonais en 2010, Pékin dispose d’un levier de puissance majeur pour le futur.

Il serait faux de décrire ces nouvelles techniques vertes comme un pur produit du greenwashing, comme une révolution de papier, bref comme un mirage. Cependant, force est de constater que les couts environnementaux n’atteignent pas encore leurs ambitions louables. Le secteur est porteur d’embellie mais paye le lourd tribut d’une production délocalisée en Chine. Pour combler ce déficit, Guillaume Pitron propose de réactiver les mines nécessaires en Europe pour reprendre le contrôle sur les méthodes d’extraction aux fortes répercussions environnementales. Rouvrir les moyens d’extraction en Europe semble être une solution aux antipodes de la primauté du vert actuel mais, toutefois, une alternative viable face à l’hypocrisie l’électrique. D’après l’auteur, reprendre le contrôle sur les maillons de la production en respectant les normes élevées en matières environnementales et sociales inciteraient les autres pays potentiellement producteurs de métaux à reprendre leur souveraineté minière. En d’autres mots, comme le résume l’auteur dans son ouvrage, "la mine responsable chez nous vaudra toujours mieux que la mine irresponsable ailleurs".

Au-delà de l’aspect des métaux rares, l’ouvrage démontre l’hypocrisie de la transition “écologique et solidaire”. Quelle est l’éthique en œuvre derrière le fait d’acheter une voiture électrique dont l’habitant du village chinois payera silencieusement les lourdes externalités négatives. La transition écologique implique de modifier nos modes de consommation mais avant tout, il est vital de transformer nos modes de pensées. Cette transformation sociétale ne peut pas être résolu à une unique transition technique. Les avancées technologiques probantes ne sont qu’un outil, certes essentiel, mais ne seront qu’ambitieuses en corrélation avec d’autres moyens d’action.

Quel angle d’attaque faut-il prôner ?

Le changement de paradigme consumériste doit s’inscrire dans un cadre global incitatif. Des solutions existent entre le choix manichéen de l’excroissance et du capitalisme vert. A cet effet, Christian Gollier, économiste belge à la Toulouse School of Economics apporte des pistes de solution.

Au grand dam de plusieurs penseurs subversifs, l’économie de marché est responsable de la prospérité de ces deux derniers siècles. Cependant, le choix personnel, élément majeur de ce système économique est rarement en adéquation avec l’intérêt public. Quel angle d’attaque faut-il prôner ? Réformer le système en place ou remettre en question les aspirations individuelles ? La mise en place de règles incitatives comme une taxe carbone par tonne de CO2 émise permettrait d’agir efficacement et équitablement sur la transition environnementale. Au cœur des contestations des Gilets jaunes en France, cette mesure fiscale adaptée aux émissions de chacun contribuerait à réduire la consommation de CO2 mais également, à investir dans de nouvelles politiques vertes grâce aux ressources fiscales obtenues. L’enjeu fondamental est de réconcilier l’intérêt individuel avec une impérative commune, la sauvegarde de notre écosystème.

Le progrès, vertu sacrée de la modernité, repose sur la croyance de la maitrise de la nature et de l’émancipation de l’humanité par la technique. Et si, a contrario, la nouvelle modernité, insufflée par les enjeux climatiques contemporains, ne comprenait pas une émancipation de la nature par la technique. Où une prise de conscience de l’effort à fournir dans un monde déboussolé prendrait place. Où l’avidité de consommation voguerait comme un navire aveuglé par un mirage lointain jusqu’à ce que l’illusion cesse, l’aveuglement s’interrompt, permettant au voilier de regagner la terre ferme.

Titre de la rédaction. Titre original : "L’illusion électrique"