Une chronique d'Etienne de Callataÿ, Université de Namur et UCLouvain.

Les projections économiques les plus récentes, au niveau national comme international, sont moins sombres aujourd’hui qu’au début de l’été, mais néanmoins le spectre de faillites en nombre continue de hanter les esprits. Cette focalisation sur les faillites se comprend d’autant plus facilement qu’au drame financier personnel du failli s’ajoute ce regard collectif dénigrant, voire d’opprobre, que révèle l’expression "devoir faire aveu de faillite". Un regard qu’il serait hautement bénéfique de changer au profit d’une valorisation de l’audace et de l’expérience de l’échec.

Le principe de substitution

Toutefois, d’un point de vue économique, comprimer autant que possible le nombre de faillites n’est pas un objectif à fixer à l’action politique. Si un restaurant doit mettre la clef sous le paillasson, le curateur procédera à la vente du matériel professionnel. Celle-ci se produira vraisemblablement à bas prix. C’est un drame pour le vendeur et ses éventuels créanciers mais celui qui l’aura racheté embauchera ensuite du personnel, en cuisine et en salle, compensant ainsi l’effet sur l’emploi de la faillite. En un mot, il y a substitution. Et si personne ne reprend le restaurant, malgré la possibilité de se lancer ainsi à bon compte, c’est que cet établissement avait un horizon plombé. Dans un cas comme dans l’autre, la faillite, si elle est un drame humain, n’est pas un drame économique.

Si elle peut avoir lieu au sein d’un même secteur, la substitution se produit souvent entre secteurs. Prenons le cas des voyages d’affaire. Que ce soit pour réduire les coûts pour l’employeur, mieux gérer le temps des collaborateurs ou réduire l’empreinte environnementale, la Covid-19 pourrait avoir comme effet pérenne de réduire les déplacements professionnels internationaux en ayant fait émerger cette alternative qu’est la visioconférence. À la clef, il y a des risques de faillite dans l’hôtellerie, et pas seulement de luxe si les hôtels 4 étoiles commencent à brader le prix des chambres, ainsi que dans d’autres domaines, dont celui des compagnies aériennes. Pourtant, il ne faut pas voir cela comme une mauvaise nouvelle, mais au contraire se réjouir de remplacer une contrainte par un choix. Les agents économiques optent pour ce qui est préférable pour eux. C’est cruel pour les hôteliers, dont le personnel doit être accompagné, mais pas pour l’économie. Aux dépenses de l’entreprise en billets d’avion et en nuits d’hôtel se substitueront d’autres, en dividendes, en salaires ou sous d’autres formes encore.

L’économie a besoin de faillites

Au milieu du XIXe siècle, déjà, Frédéric Bastiat invitait à ne pas se faire un sang d’encre pour toute disparition d’activité. Sa Pétition des fabricants de chandelles raille ceux-ci, qui exigent que soient bouchées fenêtres et lucarnes pour prévenir "la compétition ruineuse d’un rival étranger", le soleil. Interrogé sur le bon côté environnemental de la baisse des voyages d’affaires (La Libre, 18 août 2020), le ministre François Bellot a répliqué qu’il "faut trouver un juste équilibre entre le vœu pieu [environnemental] et le maintien de notre économie". Outre qu’il n’y a pas à opposer environnement et économie, il faut insister sur le fait que le maintien de l’économie, ce n’est pas son maintien en l’état.

Il importe de préserver le potentiel productif de l’économie, qu’il s’agisse de compétences, de liens sociaux ou d’environnement, sachant qu’une crise expose au risque de nous placer sur un "sentier de croissance" structurellement moins favorable. Néanmoins, l’action publique ne doit pas être obnubilée par la minimisation du nombre de faillites. Ce serait aussi injuste qu’inefficace. Pour durer, car elle aussi doit se renouveler, l’économie a besoin de faillites comme la forêt de bois mort.

etienne.decallatay@orcadia.eu

Chapô et intertitres sont de la rédaction.