L’opposition des "gilets jaunes" à la hausse de taxation des carburants laisse penser que les mal lotis bloquent les mesures environnementales. C’est un mauvais procès. Une chronique de Étienne de Callataÿ.

Peut-être pas vous en particulier, mais beaucoup d’entre nous avons une fâcheuse tendance à souffrir de l’une ou l’autre forme de "pauvrophobie". Qu’est-ce que cette pathologie ? Ce néologisme stimulant vise à traduire le sentiment mélangé de peur et d’aversion face aux pauvres. Une large réflexion a été menée récemment en Belgique sous ce thème, et cela a débouché sur un livre sous-titré "Petite encyclopédie des idées reçues sur la pauvreté" (Éditions Luc Pire) et un site Internet (www.pauvrophobie.be) sur lequel se trouvent des témoignages, des décryptages et une série de capsules vidéo qui questionnent nos présupposés et nos attitudes par rapport aux pauvres.

L’idée de départ est simple : reconsidérer en vue de les déconstruire les idées toutes faites sur les pauvres. La paresse des pauvres, leur complaisance face à leur état, leur violence, entre eux et vis-à-vis de l’ensemble de la société, la mauvaise éducation de leurs enfants, leur rejet des dispositifs d’aide, leur propension à mal dépenser, leur art de profiter des allocations sociales, la dégradation des logements qu’ils occupent, toute cette part de responsabilité des pauvres dans leur malheur et l’incapacité, dès lors, à combattre activement la pauvreté, voilà, parmi d’autres, des lieux communs qui vampirisent nos esprits.

Et loin de voir réduire la liste des maux et des fautes mis sur le dos des mal lotis, le risque est grand, avec les revendications initiales des gilets jaunes, de la voir gagner un nouveau chef d’accusation : ce serait les pauvres qui empêcheraient de prendre les mesures efficaces de lutte contre le dérèglement climatique. Ne sont-ce pas les pauvres qui roulent dans les voitures les plus polluantes, ignorent le tri des déchets, mangent de la viande pas vraiment bio, achètent des vêtements et autres biens bon marché de courte durée de vie et produits dans des conditions déplorables et ne prennent pas la peine d’isoler leur logement ? Et ne sont-ce pas eux qui se sont levés contre les taxes "pollueur payeur" ? Ne sont-ce pas ceux, pour reprendre l’expression d’E. Macron, qui ont des fins de mois difficiles qui vont précipiter la fin du monde ?

Ces accusations sont particulièrement mal venues. Les pays riches polluent un multiple des pays pauvres et, au sein de nos pays, les plus nantis polluent un multiple des moins nantis. L’empreinte environnementale des ménages pauvres est sensiblement inférieure à celle des ménages aisés. Les 25 % des ménages belges les mieux nantis dépensent, en moyenne, 43 % de plus en mazout que les 25 % les moins nantis. Pour l’électricité, l’écart est de 46 % et pour le gaz, il monte à 56 %. Pour le carburant, c’est encore plus net : 3 fois plus ! Et pour les voyages à l’étranger, billets d’avions et séjours tout compris ensemble, c’est même 5 fois plus.

Une récente étude de Bruegel (novembre 2018) a confirmé que les politiques environnementales avaient des effets redistributifs significatifs, et il faut en tenir compte, mais en rappelant que les moins nantis seront davantage victimes de l’inaction face au dérèglement climatique. La détresse des "gilets jaunes" ne peut être instrumentalisée pour, à la fois, différer les efforts requis et faire porter le chapeau de ce report par les mal lotis. Ce qu’elle exige, c’est que la radicalité des mesures qui s’imposent pour le climat et la biodiversité soit accompagnée socialement, pour immuniser les perdants de notre société.

En ce temps de Noël, cherchons à alléger le fardeau des pauvres, ces malchanceux de la vie, non à les stigmatiser davantage, et entendons l’invitation à changer nos comportements.

(1) : Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu