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Opinions

La fin de la Belgique, une fiction ?

Jules GHEUDE

Publié le - Mis à jour le

Auteur de "L'incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin"(1)

Le 17 mai 2006, "Le Monde" publiait ma carte blanche intitulée "La Belgique à l'agonie". J'y formulais notamment le constat suivant : "La Flandre fourbit d'ores et déjà ses armes pour l'ultime combat qu'elle entend mener en 2007, à l'occasion des prochaines élections législatives. Si ses aspirations ne sont pas entendues - notamment la scission de l'emploi et de la sécurité sociale -, elle est disposée à bloquer la formation de tout gouvernement fédéral, voire à larguer les amarres. (...) Du côté des Wallons et des Bruxellois francophones(...), une unanimité semble se dégager pour refuser toute nouvelle avancée institutionnelle qui transformerait l'Etat en une coquille vide. On voit mal, dans ces conditions, comment le clash final pourrait être évité. (...) Une chose est sûre en tout cas. Si la Flandre veut mettre fin à l'Etat belge, on ne voit pas ce qui pourrait l'en empêcher. Elle peut, en effet, fort bien proclamer unilatéralement son indépendance à partir de son propre Parlement, lequel tire sa légitimité du scrutin démocratique."

Hypothèse irréaliste ? Elle servit en tout cas de base au fameux documentaire-fiction de la RTBF qui provoqua, le 13 décembre dernier, l'électrochoc que l'on sait.

Le dernier scrutin législatif a provoqué une double rupture. Outre le fiasco subi par les socialistes, on assiste, au Nord du pays, à une radicalisation très nette du discours nationaliste. On a pu voir, le soir des élections, les drapeaux jaune et noir s'agiter copieusement, tandis qu'Yves Leterme (près de 800 000 voix de préférence) se félicitait du triomphe remporté par le cartel CD&V/N-VA. L'intéressé n'a d'ailleurs pas omis de rappeler avec force ses priorités : "Meer veiligheid, meer zekerheid, meer rechtvaardigheid en een moderne staatshervorming" ("Plus de sûreté, plus de sécurité, plus de justice et une réforme de l'Etat moderne"). Est-il besoin d'ajouter que le CD&V envisage cette réforme de l'Etat sur le modèle confédéral et que son allié en cartel, la N-VA, est franchement séparatiste ? Par ailleurs, en ne désavouant pas le Vlaams Belang et en permettant à la Lijst Dedecker de créer la surprise en décrochant 5 sièges à la Chambre, l'électeur flamand a donné un signal clair, que le Roi, dans son dernier discours, semble n'avoir pas bien perçu.

Comme les francophones se présentent en "non demandeurs" sur le plan de la réforme de l'Etat, il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que l'on s'oriente vers de très longues et ardues négociations. En fait, l'on peut d'ores et déjà parler d'un dialogue de sourds, qui a toutes les chances de se solder par un échec.

Yves Leterme aurait pu rattraper sa bévue "marseillaise" du 21 juillet en présentant une note qui aurait affiché, en tant que formateur, son intention de se situer au-dessus de la mêlée politique. Non content de ne présenter ses excuses qu'en néerlandais, il propose un document qui s'apparente à un catalogue programmatique CD&V/N-VA : le communautaire y est omniprésent. En fait, Yves Leterme n'a cure de la Belgique, à laquelle il ne reconnaît "aucune valeur en soi". Son ambition réelle est de prendre la tête d'un Etat flamand souverain, après avoir apporté la démonstration que toute négociation est devenue impossible avec les francophones.

Poussé dans le dos par la radicale N-VA, le CD&V ne peut se permettre de reculer sur ses exigences institutionnelles, qui ont été soulignées à nouveau, ce 11 juillet, à l'occasion de la Fête flamande : scission de l'arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde et application des fameuses cinq résolutions votées par le Parlement flamand en 1999. De plus, pas question, au Nord, de toucher à un centimètre carré du territoire flamand. Lorsque l'on connaît la position du FDF concernant ce dernier point et l'"extrême vigilance institutionnelle" de la présidente du CDH, Joëlle Milquet - qui avait fait du refus de toute nouvelle réforme de l'Etat son thème de campagne ! -, on mesure l'énorme difficulté à laquelle est confronté le formateur Leterme. D'autant que la formule de l'Orange bleue - présentée comme la seule possible - ne permet pas de recueillir la majorité des deux tiers, indispensable pour concrétiser cette Belgique à deux "deelstaten" qui constitue en fait la philosophie de base du CD&V.

Le 28 avril 1981, François Perin écrivait dans "La Meuse" : "Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver : les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement belges tout seuls. Après d'éventuelles élections qui n'auront qu'exacerbé le malaise (...), le malheureux chef de l'Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par implosion."

Le fédéralisme s'est avéré être un échec complet. Au lieu d'engendrer la cohabitation sereine et harmonieuse des Communautés, il s'est traduit par l'agressivité, la suspicion et la chamaille constantes. En fait, il aura surtout permis à la Flandre de s'ériger en nation. Et si le moment était venu pour elle de prendre son envol ?

En prévision de ce scénario, il me paraît essentiel que l'ensemble des forces vives de la Wallonie - toutes idéologies et classes sociales confondues - se réunissent en "états-généraux" de manière à se concerter sur le devenir de la Région. A l'instar de ce qui s'est passé lors du Congrès national wallon d'octobre 1945, les quatre choix suivants pourraient être proposés : "En cas de disparition du Royaume de Belgique, souhaitez-vous : 1°un Etat wallon indépendant, 2°un Etat wallo-bruxellois, 3°la réunion à la France, 4°la réunion à une autre composante européenne que la France ?" Sur ce plan, je rejoins entièrement le général de Gaulle, qui, à la fin des années 60, avait déclaré au professeur Robert Liénard de l'Université de Louvain : "J'ai pourtant la conviction que seul un pays comme la France peut assurer l'avenir à vos trois à quatre millions de Wallons."

Bruxelles, pour reprendre les termes d'Yves Leterme, constitue dans tout cela "une bombe à retardement". On peut espérer que le sort de la Région-Capitale pourra être réglé de manière pacifique. Mais après avoir assisté récemment à la manifestation des étudiants flamands catholiques à Rhode-Saint-Genèse, encadrés par les radicaux du TAK et du Voorpost, on réalise que le recours à certaines formes de violence pourrait fort bien intervenir.

En attendant, les observateurs étrangers ne sont pas dupes. Sous le titre "Une Belgique en voie de disparition...", Jean Quatremer écrit, dans "Libération" du 12 juin : "Aucun parti francophone n'est prêt à accepter davantage de fédéralisme, ce qui va rendre extrêmement complexe la formation d'un gouvernement. Pour réformer la Constitution, Leterme doit réunir au moins deux tiers des députés tant du côté francophone que néerlandophone. Une mission qui semble aujourd'hui impossible. La Belgique est-elle encore gouvernable ?"

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