Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga - Collège d'Europe.

Avoir vingt ans en 2020 et se heurter de plein fouet à une pandémie dévastatrice, indissociable du rétrécissement des biotopes et de la perte de biodiversité, et à un terrorisme islamiste rampant, signe d’une irruption du conflit géopolitique au cœur de nos sociétés, est une épreuve redoutable. Pour des générations acquises à la sécurité, au confort et au divertissement, ce retour brutal du tragique dans l’Histoire a de quoi frapper de sidération. Nos sociétés qui avaient désappris la proximité du malheur et de la mort s’y trouvent soudain confrontées au quotidien. Et pourtant, faut-il en rester à cette inertie qui gagne nos populations jusqu’à leurs élites dirigeantes face aux ruptures qui se dessinent ?

Les trois crises qui se profilent

Une autre lecture alliant lucidité et ambition collective est en effet possible. Elle passe inévitablement par l’Europe, seul niveau de pouvoir pertinent face à l’ampleur des enjeux et des acteurs globaux. Dans un monde de plus en plus incertain, il ne tient qu’à l’Europe de construire un pivot de stabilité en affermissant son unité autour de l’euro, du climat et de la défense, les trois axes de sa souveraineté.

Aujourd’hui, le Covid-19 brouille notre compréhension du monde. Il agit comme un voile : la pandémie a éclaté au moment où l’Europe était déjà bien engagée dans une triple crise. Crise économique d’abord, celle du ralentissement de la croissance, du retour des inégalités et du surendettement et à la veille d’un effondrement des marchés financiers. Crise climatique et environnementale ensuite : le seuil irréversible des 2° en plus de la moyenne de l’ère préindustrielle semble inéluctable tandis que s’accélère la perte de la biodiversité. Crise géopolitique enfin : d’une part dans notre voisinage et au sein même de nos sociétés, avec l’affrontement au terrorisme islamiste ; d’autre part, au niveau planétaire, la perspective se dessine d’une confrontation stratégique entre la Chine et les États-Unis, tandis que l’aide massive à la transition énergétique de l’Afrique s’avère la pierre d’angle de la lutte contre le réchauffement climatique et contre les migrations qu’il entraîne.

Tout l’enjeu pour l’Europe est aujourd’hui de réaliser une synthèse cohérente en réponse à ces trois crises qui se profilent derrière le Covid-19. Cette synthèse consisterait à faire du Pacte Vert le levier d’une nouvelle croissance, plus riche en emplois, donc plus inclusive, qui raffermirait ainsi l’image du modèle européen dans le monde, élément clé, avec la défense commune, du poids géopolitique de l’UE.

La Commission doit agir au plus vite

Pour forcer le rythme des changements nécessaires et dépasser l’incrémentalisme - la tactique des petits pas - inhérent au consensus intergouvernemental, la Commission doit préparer l’opinion aux changements et éveiller chez elle le sentiment de l’urgence. L’action se mène en effet sur deux fronts. D’un côté il faut sortir au plus vite de l’après-Covid qui laisse une économie sinistrée par le surendettement, les faillites et les destructions d’emplois. De l’autre il faut hâter le basculement dans la transition énergétique.

C’est qu’avec la crise financière imminente et avec le resserrement du calendrier du climat et de la perte de biodiversité, il faut oser franchir des seuils élevés de cohérence : d’un côté renforcer l’euro en le dotant d’un budget et d’une fiscalité propres doublée d’une Union bancaire et d’un marché européen des capitaux ; de l’autre, passer des programmes ponctuels en matière de transition énergétique et de protection des biotopes à des réponses centralisées dont la clé de voûte est la taxe carbone universelle au niveau européen.

Des réponses en ordre dispersé, en particulier les taxes nationales, fragmenteraient le marché et mettraient en question la crédibilité de l’UE dans la négociation climatique internationale. Mais comment préserver l’unité et renforcer la centralité de l’Europe sinon en se débarrassant du veto aux dépens du vote à la majorité qualifiée ?

Le rôle de la génération Covid

Esquisser ce vaste panorama de transformations institutionnelles et d’orientations politiques radicales suffit à nous donner la mesure de notre impréparation et à condamner toute tentative d’ampleur au nom du réalisme. Il s’agit en effet de rien moins que d’envisager des réformes de la portée d’une révolution dont on ferait l’économie. Une telle conjoncture n’est pensable que s’il se produit dans la société des changements de caractère véritablement anthropologiques touchant les technologies, les rapports de force et les croyances.

C’est ici qu’entre en scène la génération Covid-19 ! Avec le confinement, elle fait l’expérience d’un temps de clôture inédit et éprouvant pour des jeunes curieux d’échanges et férus de mobilité. Il marquera en profondeur les esprits. Comment imaginer en effet que cette année de réclusion passée dans l’appréhension et le questionnement n’imprégnera pas les consciences, les aspirations et les valeurs ? C’est d’autant plus probable que, derrière le Covid-19, se profile le spectre du réchauffement climatique et de l’extinction des espèces. Comment imaginer que dans une partie de la jeunesse, la plus généreuse, la gravité et la raison critique ne gagnent du terrain, récusant la pensée unique et recréant ainsi un contexte psychologique propice à des choix collectifs audacieux au niveau européen ?

La génération Covid-19 sera, par la force des choses, une génération ouverte à un nouveau rapport de l’humanité à la nature, et donc à davantage de solidarité entre humains. La contrainte environnementale poussera à davantage de sobriété, fondement de valeurs morales et spirituelles plus porteuses que le consumérisme et l’accumulation de richesses. La génération Covid-19 est naturellement ouverte au monde : l’Europe est son terrain de jeux, mais il lui reste à en connaître la fabuleuse Histoire et par là de faire véritablement sien l’héritage civilisationnel prodigieux qui lui revient.

Il ne faut pas moquer "les Jeunes pour le Climat" qui hier marchaient dans nos rues, parfois en faisant l’école buissonnière, mais qui aujourd’hui étudient et débattent. Ils voient mieux que nous ce qui les attend. Ils sont une révolution tranquille en marche. Cette révolution sera européenne ou ne sera pas.