Une carte blanche de Pascal Warnier, économiste, diplômé en sciences de l'éducation.

Mon cher père a été emmené d’urgence ce 31 décembre dans une clinique de la région bruxelloise. Si ses jours étaient en danger au moment d’arriver à l’hôpital, ils ne le sont plus aujourd’hui. Et nous le devons aux équipes soignantes qui se sont activées à son chevet malgré les terribles contraintes et la charge de travail qui continuent de peser sur leurs métiers.

Une urgence médicale représente toujours un choc émotionnel pour la famille du patient. Nous l’avons vécu âprement. Mais, en cette période de pandémie, les mesures sanitaires drastiques appliquées par les institutions de soins ont rendu cette expérience bien plus éprouvante encore. Et elle risque, pour nous, de se prolonger encore longtemps.

La sentence est tombée. Carcérale

Avant de quitter l’hôpital, en cette soirée de la Saint-Sylvestre, on nous annonce en effet qu’aucune visite ne sera possible avant sept jours. Une seule personne alors sera autorisée à voir notre père pendant une heure. Par la suite, la même règle sera d’application. Une fois par semaine, une personne - toujours la même - une heure. La sentence est tombée. Carcérale. Elle nous touche dans notre affection maritale et filiale, dans notre désir de prendre soin et de réconforter. L’ombre funeste du coronavirus continue de planer insidieusement au-dessus de nos têtes et vient broyer les fibres les plus sensibles de ce qui fait de nous des êtres humains.

C’est groggy par cette perspective impitoyable qui nous laissera éloignés de l’être aimé, souffrant et fragilisé, que nous quittons l’hôpital, hagards et remplis d’une profonde tristesse.

Dans les jours qui suivent, quelques paroles glanées au bout du fil - quand nous arrivons à joindre notre père et qu’il est capable de s’exprimer - sont les miettes d’humanité dont nous devons nous satisfaire. Quel abîme entre le temps de l’hypercommunication et cette période de mise à l’écart forcée. Habituellement, l’ardeur des sentiments, la chaleur du toucher, la délicatesse du regard, le réconfort des paroles sont autant d’onguents prodigués lors de visites régulières auprès de l’être endolori pour apaiser ses souffrances. Cette époque sombre nous dépossède de ces moments d’humanité en nous maintenant à distance, envahis que nous sommes par le sentiment d’une oppressante impuissance, ne sachant que faire de notre désir de compassion puisqu’on ne peut le lui témoigner.

Cette règle, pourrait-on l’assouplir ?

Loin de ses proches, notre père est bien entendu pris en charge médicalement avec toute l’attention que son état requiert, nous n’en doutons pas un instant et nous en sommes profondément reconnaissants. Mais un frisson me traverse le corps lorsque je pense que, s’il devait rester isolé de sa famille dans les prochaines semaines, il pourrait très bien être en danger. Non plus en danger de mort mais en danger par manque d’affection. Une heure tous les sept jours, voilà le temps qu’il pourra passer au contact d’un seul de ses proches. Dans certaines structures de soins, aucune visite n’est même tolérée. La règle est toute-puissante et indiscutable. Elle ne souffre aucune exception. Dix mois de pandémie sont passés par là. Mais cette règle, ne pourrait-on pas l’assouplir, dans certains cas du moins ? Et ainsi rééquilibrer la balance entre la nécessité de juguler cette pandémie et le besoin pour le malade et ses proches de partager des moments d’affection "en présentiel" qui contribuent, eux aussi, à son rétablissement. Ne pourrait-on pas, par exemple, élargir la "bulle" des visiteurs à une ou deux personnes supplémentaires et conditionner leur venue par un test PCR négatif ?

La sévérité des mesures sanitaires dans les structures de soins confronte les familles des patients les plus vulnérables et de longue durée à des conditions humainement éprouvantes. Nous en avons été les témoins ces dernières semaines. Je voudrais exhorter ici les autorités politiques, sanitaires et hospitalières à considérer dans leurs décisions que la guérison d’une personne malade ne peut pas être obtenue uniquement par des soins médico-techniques aussi humains et efficaces soient-ils, mais également par la présence de ses proches à son chevet. Les nouvelles technologies de la communication sont bien utiles en ces temps de distanciation mais elles ne remplacent pas, loin s’en faut, la chaleur de la présence humaine. Négliger cette dimension anthropologique fondamentale ne ferait qu’accentuer le coût sanitaire et psychologique de cette pandémie.

Osez, mesdames, messieurs, assouplir certaines règles pour venir en aide aux plus fragilisés de notre société, ceux et celles qui en ce moment ont le plus à souffrir de cette calamité, loin de leurs proches.