Opinions
Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école s'exprimant à titre personnel. 


Il faut bien se faire élire, mais les décisions prises en dernière minute mettent les écoles en grande difficulté.


La gratuité scolaire totale, prévue dans les Pacte scolaire, décret Missions et Pacte d’excellence, vient de recevoir un coup d’accélérateur ce 19 mars avec une circulaire l’établissant "dès la rentrée 2019" [pour la première maternelle]*. Tout est désormais offert par l’école : livres, activités, vêtements avec logo, etc. Et le coût des voyages est plafonné. "Bravo, je vote pour ces gens-là !" Sur le fond, la décision est en effet juste. Mais le calendrier est insensé : une telle décision impacte en effet terriblement notre organisation au sein des écoles, et impose une énorme préparation (projection des achats, commandes, distribution, etc.).

Il faudrait par ailleurs, pour qu’un tel projet réussisse, que suivent les pratiques politiques (on imite des pays où l’on n’est pas otage d’éditeurs ; où les musées, piscines, voire bus scolaires, sont gratuits pour les écoles) et que suivent des subsides suffisants. Car nos besoins sont considérables : outre cette gratuité, on nous demande déjà d’adapter nos infrastructures au tronc commun, d’entretenir les bâtiments et d’en améliorer l’efficacité énergétique, d’assurer le numérique, d’acheter du matériel pédagogique, etc. En bref, nous pourrions offrir beaucoup avec les subsides actuels, mais nous rejoindrions la blague du 1er avril dans La Libre, où l’on disait que par économie, on chaufferait les écoles à 15 °C et qu’on retournerait à l’ardoise.

Trois semaines plus tard, le 4 avril, tombe une lettre du Secrétariat général de l’enseignement catholique : "Cette circulaire n’est pas entièrement conforme au décret Missions, est contraire au Pacte qui lie imposition de gratuité au subventionnement suffisant des écoles." Comment pareilles erreurs d’interprétation (chez l’un ou l’autre) sont-elles possibles ? La ministre créerait actuellement un groupe de travail et renverrait une circulaire, dit encore le Segec. "Nous invitons les écoles à repousser leurs achats en vue de l’année scolaire 2019-2020 jusqu’à la parution de ces informations" , prévient-il dès lors.

Mais qui réagira encore avant les élections ? Il ne serait pas étonnant de recevoir la circulaire en juillet, comme si tout cela s’organisait après en deux coups de fil. En attendant, dans les écoles, on se demande si l’on est bien conscient de notre tâche. Le résultat est qu’on joue avec des effets d’annonce mais aussi avec la santé psychique de ceux qui doivent assumer cette valse. Voulez-vous savoir la raison de ce turn-over et cette pénurie des directions ?

Pas sûr d’ailleurs que les éditeurs de manuels laissent passer une mesure entraînant pour eux des pertes d’emploi. Mais trop tard, les élections seront passées, sur fond de promesses.

Catastrophe aussi avec le plafond des activités et voyages. "Bravo, je vote pour ces gens-là !" Euh, quoique. Le directeur de mon fils nous a sobrement écrit que le nombre d’activités intéressantes chuterait. Plutôt que d’aider (gratuité des entrées culturelles, des transports), on plafonne, on limite, on empêche. J’ai un jour fait découvrir la mer à un élève de 17 ans. "Chez ces gens-là, Monsieur, on ne voyage pas", eût chanté Brel. On ne va pas plus au musée, au théâtre, au concert. Finie, une partie du rôle de l’école. Et ce sont les plus démunis qui le payeront.

Côté timing, nous attendons ces plafonds en secondaire. Amis du ministère, les réservations se font maintenant ! On réserve, on paye un acompte, puis on renonce ? J’organise le séjour linguistique en Angleterre ou à Nivelles ?

Il faut bien se faire élire. La Communauté française manquant d’argent, elle offre de raser gratuit sans devoir débourser un cent, faisant glisser ses cadeaux sur les subsides existants. Après, on "découvrira" que ces accords relatifs à la gratuité sont liés à des subventions suffisantes. Politiques et réseaux s’écharperont alors sur la question, et les directions seront les dindons de cette farce pendant que les élèves en deviendront les pigeons.

Le poisson du 1er avril de La Libre, je ne l’ai pas compris tout de suite : j’ai tout avalé jusqu’à l’ardoise. Naïf ? Non, réellement habitué aux décisions insensées. Ou usé de voir combien on nous prend pour des idiots, à coups de promesses, et combien l’école est un enjeu électoraliste sans égard pour elle.


* Note de la rédaction : la gratuité est prévue dès septembre 2019 pour la première maternelle, dès septembre 2020 pour la deuxième, et dès septembre 2021 pour la troisième. Il n'y a pour l'instant rien de prévu pour favoriser la gratuité dans le primaire.