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Carte blanche de Maxime Kouvaras, journaliste indépendant grec.

En tant que Grec mais aussi en tant que journaliste, j’ai été profondément choqué par la décision aussi brutale que violente du gouvernement Samaras de fermer l’espace public audiovisuel sans aucun débat préalable ni préavis.

Il est vrai qu’une réforme était nécessaire. ERT n’était certainement pas un média indépendant. La Grèce est sans doute le seul pays d’Europe où l’on qualifiait la télévision publique de télévision d’Etat. Le terme n’est pas anodin. Le gouvernement nommait directement le directeur et la censure était pratique courante.

J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte. De 2002 à 2006, j’ai collaboré avec des émissions hebdomadaires diffusées par ERT et certains de mes sujets ont été refusés. Je pense par exemple à un reportage sur le lien entre les télévisions locales et les partis politiques en vue des élections communales. J’avais comparé la situation grecque avec la Belgique et le reportage n’a jamais été diffusé.

Il y avait aussi un manque de transparence dans la gestion de certains programmes, des salaires injustifiés et des personnes en poste tout simplement grâce à leur affiliation au parti au pouvoir ou en réponse à des cadeaux électoraux. Mais ERT est la seule chaîne en Grèce qui proposait des émissions et des programmes culturels d’une certaine qualité. Elle dispose d’archives nationales extrêmement importantes. Et puis comme dans toute chaîne publique, il y avait des résistants, des journalistes qui faisaient un travail sérieux d’information. Une réforme était donc clairement nécessaire mais pas de cette manière-là. J’ai du mal à croire que d’un coup, ce soit devenu la priorité du gouvernement, alors qu’il a lui-même entretenu ces pratiques clientélistes…

Le gouvernement est dans l’impasse en raison de son choix de suivre la politique d’austérité radicale et aveugle demandée par le FMI, l’UE et la BCE. La Troïka exige des milliers de suppressions d’emplois publics avant de verser la tranche suivante de l’aide financière. ERT était une cible facile pour supprimer près de 2700 postes d’un seul coup. N’aurait-il pas été plus courageux d’opérer une véritable réforme structurelle au sein d’ERT et de mener une enquête sur la gestion des comptes pour en faire enfin un espace public au service du citoyen et non pas du pouvoir ?

La légitimité n’est plus de mise.

Une nouvelle structure réformée verra le jour dans les prochains mois, promet le gouvernement. En attendant la Grèce est devenue le seul pays d’Europe sans service public d’information. Les premiers bénéficiaires de cette décision sont les propriétaires des chaînes de télévision privées qui récupèrent mécaniquement l’audience et la publicité du groupe public. Elles sont la propriété d’armateurs et autres oligarques grecs, très proches du pouvoir.

En dépit des règles élémentaires de la démocratie, le parti conservateur du Premier ministre Antonis Samaras a pris seul cette décision sans l’accord des partis de la coalition gouvernementale, sans débat au Parlement grec et sans consultation populaire.

Seul Aube Dorée, le parti néonazi, appuie cette action du gouvernement. La Grèce est donc officiellement devenue un régime autoritaire. La légitimité n’est plus de mise. D’ailleurs la coalition est en train de s’effriter et il n’est pas impossible d’imaginer des élections anticipées. C’est ce qu’attendent en tout cas les résistants pour qui il est grand temps que la Grèce, anéantie par les plans d’austérité, retrouve enfin sa souveraineté!