Une opinion du docteur Philippe de Salle, président de l'association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (Belgique). 


Pourtant, de l’attitude irrationnelle de Trump au danger de cyberattaques sur des sites atomiques, le risque d’une guerre nucléaire mondiale est bien plus présent. Mais qui manifeste aujourd’hui pour contrer cette menace urgente ?

La menace d’un conflit atomique est-elle définitivement écartée depuis la chute du Mur ? Bien naïf qui le penserait. En réalité, la prolifération nucléaire gagne du terrain. La tension grimpe entre les États-Unis et la Russie. La Chine déploie sa force militaire en mer de Chine qu’elle considère comme son pré carré. La violence est partout présente et la course aux armements a redémarré. Le tout sans faire grand bruit.

Que sont devenues ces millions de personnes des années 1980 qui réclamaient le retrait des missiles en Europe et le désarmement atomique au niveau planétaire ?

Qu’on laisse à certains dirigeants, dont l’équilibre mental pose question, le droit de déclencher le feu nucléaire devrait provoquer la plus vive inquiétude. Mais non, rien. C’est quoi cette apathie ? La population est-elle fatiguée de manifester ?

Plus urgent que le climat

Oh que non, on n’a jamais autant manifesté. Que ce soit pour le climat, contre la pollution, pour la liberté d’expression, les marches blanches, jaunes, vertes, rouges se succèdent à tour de bras. Pourquoi, dès lors, une menace urgente, prioritaire, concernant le sort de toute l’humanité, ne trouve-t-elle pas sa place au milieu du concert des protestations ? La disparition de notre civilisation serait-elle moins importante qu’une réduction de vitesse à 80 km/h ?

Certes, il y a quantité d’autres raisons d’avoir peur : le réchauffement climatique, les vagues migratoires et surtout le terrorisme. Alors une guerre nucléaire, bof "même pas peur".

L’attitude irrationnelle de Trump

Plusieurs éléments devraient franchement nous effrayer.

Premièrement, l’attitude irrationnelle de Trump réduit l’espace diplomatique et fragilise le processus de paix. Trump vient de sortir son pays du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) signé en 1987 sous prétexte que Poutine a violé ledit traité en augmentant la portée de ses missiles. Poutine dénonce la politique menaçante des Américains qui renforcent leurs bases militaires en Europe et qui procèdent à d’importantes manœuvres le long de sa frontière. Par ailleurs, il y a six mois, le chef de la Maison-Blanche avait déjà torpillé avec la plus grande désinvolture le traité de Genève du nucléaire conclu avec les Iraniens (PAGC).

Deuxièmement, les deux grandes puissances (mais toutes les autres également) remplacent leur armement obsolète par des bombes plus petites, plus rapides et plus précises. On assiste à une nouvelle course aux armements et à une prolifération verticale.

Troisièmement, les politiques militaires respectives des Russes et des Américains au Moyen-Orient font craindre le début d’une nouvelle guerre froide.

Quatrièmement, la dissuasion est la nouvelle ligne Maginot. L’Otan nous a persuadés que nous devons notre sécurité au parapluie nucléaire. Mais, même à l’époque de cet "équilibre de la terreur", la dissuasion ne nous protégeait pas. De nombreuses erreurs (humaines ou techniques), dissimulées au grand public, ont manqué à plusieurs reprises de déclencher l’holocauste. La chance ne peut pas nous protéger éternellement.

Cinquièmement, la dissuasion n’a pas non plus empêché les guerres. De nombreux conflits locaux ont éclaté depuis l’invention de l’arme atomique. Loin de nous protéger, la dissuasion est un moteur à stimuler les autres nations à acquérir la bombe. La dissuasion favorise la prolifération et avec celle-ci, le risque de conflit (intentionnel ou accidentel).

Sixièmement, les armes atomiques ne sont plus à l’abri des cyberattaques. L’informatique indispensable à la balistique est vulnérable au piratage. Des attaques à divers maillons de la sécurité ont déjà révélé des failles potentiellement catastrophiques.

Septièmement, la dissuasion est une escroquerie profitant aux "marchands de canon" : ces gigantesques complexes militaro-industriels tout-puissants font et défont les présidents. Les actions boursières de l’armement, malgré les crises, sont en constante progression (plus de 7 %). Tout bon père de famille américain se croit tenu de placer ses économies dans ce type d’investissement et de voter pour le président qui augmente le budget militaire.

Dire cette vérité, effrayante

En conséquence, le risque d’une guerre nucléaire mondiale est tout sauf négligeable. Elle ne signifierait rien moins que la fin de l’humanité.

Il faut dire la vérité, tout effrayante soit-elle. À l’époque où je pratiquais et essayais de dissuader un jeune patient de fumer, il me répondait : "Doc, vous n’avez pas à en parler. Je sais que fumer est mauvais, j’assume." Mais dès que je détaillais crûment les complications du tabagisme, je sentais poindre dans les pupilles qui se dilatent une angoisse et un intérêt nouveau. C’est notre devoir de prévenir celui qui court à sa perte et de dénoncer les dégâts environnementaux et humains (l’hiver nucléaire, les famines, l’effondrement de notre civilisation et le sort des survivants replongés au Moyen Âge).

Pour les générations futures

On "omet" généralement de préciser le coût de l’arme atomique dans l’avenir. Même si on en arrêtait aujourd’hui la fabrication, plusieurs générations porteraient sur leurs épaules le fardeau de la facture de la décontamination et du retraitement des déchets radioactifs. La réalisation d’un acte posé aujourd’hui ne doit pas porter atteinte aux générations futures. Si les jeunes écoliers qui défilent gentiment dans nos rues pour avoir une terre plus propre avaient conscience de ce qu’on leur met sur le dos aujourd’hui, ils brosseraient tous les cours de la semaine pour manifester.

Un geste fort

La Belgique peut réagir et poser un geste fort. En signant et en ratifiant l’accord pour rendre illégal l’arme nucléaire comme l’ont déjà fait 123 pays sur 197, nous renforcerions le camp des abolitionnistes de l’arme nucléaire. Ce geste permettrait de nous débarrasser des bombes nucléaires stockées sur notre sol qui nous décrédibilisent. Il nous donnerait les mains libres pour refuser ces bombardiers F-35 que les Américains nous poussent à acheter. Ces avions au coût astronomique sont les seuls vecteurs des bombes de Kleine-Brogel.

Profitons que la Belgique siège au Conseil de sécurité de l’Onu pour affirmer notre position sur le désarmement. Obtenir cette victoire inciterait d’autres pays à nous imiter et à contribuer au désarmement nucléaire global.

Lire aussi : "Armement nucléaire en Europe et aux États Unis", éd. Le Grip, 2016 ; et "L’Illusion nucléaire", Paul Quilles, éd. C.H. Mayer, 2018.