Au même titre que l’ensemble du secteur culturel, dont il constitue une "niche", le secteur jeunesse a été oublié et empêché de fonctionner pendant de trop longs mois depuis le premier confinement : "En ce qui nous concerne, nous avons perdu notre public trois fois successivement en un an... " , témoigne Yves Reuchamps, coordinateur de la Maison des Jeunes des Récollets à Verviers. Ces interruptions répétées ont eu des conséquences dommageables pour les jeunes, qui ont pu se sentir d’autant plus délaissé·es dans cette crise qu’ils·elles n’avaient plus accès à leurs lieux de rencontre, de socialisation, de mise en projet que constituent les maisons de jeunes. Pour les jeunes en situation de précarité, le sentiment d’exclusion s’est encore accentué suite aux mesures de confinement, avec pour conséquence " de les mettre au ban de la société encore un peu plus que ce qu’ils étaient auparavant" .

Lorsque le protocole spécifique dans le cadre de la lutte contre le décrochage scolaire et social est sorti fin février, certaines de ces maisons de jeunes ont décidé de rouvrir leurs portes pour une série d’activités, œuvrant ainsi concrètement à lutter contre les phénomènes de décrochage. Ce protocole spécifique constitue " une véritable bulle d’oxygène" , témoigne Yves Reuchamps. Cela a permis de renouer avec les jeunes, qui se trouvent actuellement dans " une espèce de détresse sociale, un état dépressif lié à la dépersonnalisation des individus" , conséquence de la distanciation "sociale" imposée et de l’importante restriction (en place depuis plus d’un an) des liens, échanges et relations au sein de la société. La proportion d’élèves (concernés par l’enseignement hybride en place depuis fin octobre 2020) en décrochage scolaire s’élèverait à environ 30%, voire jusqu’à 50% si l’on inclut tous les jeunes qui éprouvent un sentiment de décrochage (1). Pourtant, malgré le dispositif précité permettant la reprise de certaines activités, " il y a toute une série de jeunes qu’on n’arrivera pas à raccrocher, parce que cela impliquerait de devoir rentrer physiquement chez eux, jusque dans leur chambre. Ils ne sont pas coupés uniquement de l’école : ils sont coupés de la société et du monde" , s’inquiète Yves Reuchamps.

Le travail de terrain : essentiel pour la participation effective des jeunes

Les organisations de jeunesse poursuivent différentes finalités, dont en point de mire celle de favoriser le développement de "CRACS", des citoyen·nes responsables, actif·ves, critiques et solidaires. La notion de participation est centrale dans le décret jeunesse ; elle est aussi un des droits fondamentaux définis dans la Convention internationale des droits de l’enfant (adoptée en 1989). Ce droit de participation donne aux enfants la possibilité d’être impliqués dans les décisions qui les concernent, selon leur âge et leur degré de maturité, dans les différents lieux où ils et elles évoluent : à la maison, à l’école, dans la commune, dans les loisirs, mais aussi dans les médias, dans les tribunaux et même dans l’élaboration des politiques nationales et internationales.

Or, force est de constater que la situation de crise engendrée par le Covid a signifié un net recul dans l’exercice de ce droit à la participation. La fermeture répétée et de longue durée de tous les "lieux d'émancipation, d'expérimentation, d'expression, d'information et de réflexion "(2)  que sont les maisons de jeunes et autres organismes de jeunesse constitue une entrave directe à l’exercice de leurs droits fondamentaux. Il est aussi regrettable qu’à ce stade-ci de la pandémie, on ne demande toujours pas aux jeunes ni aux représentant·es du secteur de proposer leurs solutions et idées pour la suite. Pourtant, " la pandémie renforce encore un peu plus notre légitimité à mener des actions de participation et d’expression citoyennes" , déclare Yves Reuchamps : le secteur jeunesse, rôdé à cet exercice, permet précisément de réfléchir avec les jeunes à ce que pourrait être la société de demain.

Et maintenant : des projets tournés vers l’avenir !

Raphaël Gillot, animateur à la Maison des Jeunes des Récollets, signale que les projets qui redémarrent avec les jeunes " ne sont plus du tout tournés autour de la crise qu’on a vécue, mais plutôt sur : 'et quoi demain ? comment est-ce qu’on va rebondir ? c’est quoi l’avenir, c’est quoi finalement le chemin qu’on va parcourir pour arriver à un projet qui va être positif ?'"  Pour lui, le rôle des animateurs est précisément de leur montrer que cela vaut encore la peine de se battre, de se projeter dans l’avenir.

"La jeunesse fait partie de la solution", clame le slogan du secteur pour se faire entendre. De fait, inclure les jeunes dans les réflexions et décisions sur les dispositifs à mettre en place n’est pas seulement leur droit : cela leur permet également de retrouver une certaine dignité et d’exercer une citoyenneté active. De cette manière aussi, des solutions créatives et innovantes auront davantage de chance d’émerger – solutions auxquelles les jeunes pourront d’autant plus adhérer. Il est donc urgent que les décideurs (politiques et experts) en prennent réellement conscience, leur donnent la place qui leur revient dans les processus décisionnels et proposent au secteur  "un plan de déconfinement qui nous permette de nous projeter... un peu plus loin que dans un mois" , plaide Yves Reuchamps. Puisse-t-il être entendu : les jeunes en ont, effectivement, cruellement besoin.

(1)  Chiffres cités par Logan Verhoeven, coordinateur du CEF (Comité des élèves francophones, reconnu comme organisme de jeunesse : www.lecef.org ), lors de la conférence virtuelle "Crise Covid : quelle participation réelle des jeunes ?", co-organisée par le CERE ASBL et le STICS ASBL le 21 avril 2021.

(2) Article 4, alinéa 5 du décret fixant les conditions d’agrément et d’octroi de subventions aux organisations de jeunesse du 26 mars 2009.