Le châtiment tel que notre système de justice pénale le pratique est remis en question par l’opinion dominante qui réclame une application pure et dure, intransigeante et dépourvue de tout scrupule, de la sanction. Une opinion de Bruno Dayez, avocat de Marc Dutroux. 

Notre conception de la justice est fondée sur deux caractéristiques essentielles et complémentaires. D’un : la justice apparaît avec l’irruption d’un tiers chargé de régler les conflits entre parties en les en dépossédant. De deux : la justice se définit par l’idée de mesure. Impartiale et juste : tels sont ses deux traits de personnalité fondamentaux. Paraissant aller de soi, on a cessé de les interroger depuis longtemps. Et cependant, des évolutions récentes semblent les mettre de plus en plus à mal.

Notre droit pénal fait partie du droit public. Les infractions sont des atteintes à des valeurs collectives (l’intégrité physique, la propriété, les mœurs…) dignes de protection avant d’être la lésion d’intérêts privés (le meurtre d’X, le vol d’Y…). La justice est rendue au nom de la société. La sanction est censée réparer le tort social avant de compenser le préjudice causé à la victime. On pourrait dire en termes imagés que la justice passe chaque cas d’espèce à la moulinette de l’abstraction. Ce faisant, elle vise à désamorcer les conflits entre particuliers qui, autrement, risqueraient de dégénérer en un cycle infini de représailles. Pour rompre avec le cercle vicieux de la vengeance, la justice se pose donc en instance tierce, impartiale, "au-dessus de la mêlée" en telle sorte que sa décision fasse autorité et s’impose aussi bien à l’auteur des faits qu’à celui auquel il a nui.

L’autorité de la justice repose quant à elle sur le fait que ses décisions sont conformes à ce qu’exige l’équité. Que ces jugements soient d’une part, selon toute apparence, fondés en vérité et que, de l’autre, les peines qu’ils prononcent paraissent proportionnées à ce que méritent les infracteurs en fonction de la conscience commune. Comme la justice est publique, elle doit en effet rester en phase avec l’état de l’opinion sous peine de discrédit. D’où l’importance accordée aux crimes les plus graves et leur traitement "publicitaire" destiné à conserver la faveur de l’opinion.

Le caractère symbolique de la punition

Malgré tout, l’éthique des juges professionnels consiste à mesurer les peines à l’aune de la culpabilité en essayant de trouver l’étalon permettant de jauger la faute morale du délinquant. Même si cet étalon n’existe pas, la quête du juge est censée tendre vers cet objectif : ne pas sanctionner plus qu’il ne convient. En tenant toujours compte que ce que l’on tend à compenser par la peine, ce n’est pas la souffrance infligée aux victimes, mais bien le tort causé à la société en ne respectant pas ses règles de vie.

Dans cette optique, la punition revêt en tout état de cause un caractère symbolique, la justice étant consciente que cette punition ne peut rien réparer d’autre qu’un tort purement abstrait. La condamnation du meurtrier nous rappelle solennellement la valeur attachée au respect de la vie d’autrui ; elle ne ramène pas à la vie sa victime ni n’abolit si peu que ce soit la douleur de ses proches !

La scène médiatique

C’est cette conception de la justice, quoiqu’en vigueur depuis fort longtemps, qui semble prendre l’eau sous les coups de boutoir de certains médias, reflétant en même temps qu’ils l’influencent l’opinion dominante, et ce, dans une dialectique sans fin : je m’informe auprès de ceux qui me servent l’information qui correspond à mes attentes et qui se voient contraints, pour garder leur audience, d’aller constamment "dans le sens du poil"…

Ainsi, l’opinion majoritaire admet de moins en moins que la justice lui confisque en quelque sorte le droit de juger par elle-même. Or, cette opinion se caractérise à son tour par deux traits dominants, exactement inverses à ceux décrits ci-dessus. Pour le dire simplement : il n’y a pas de bonne justice qui n’épouse pas le point de vue des victimes (ce qui fait d’elle une partie au litige plutôt qu’un tiers indépendant) et la punition doit avoir pour fin dernière de procurer satisfaction à celles-ci (ce qui ôte à la peine toute portée symbolique pour en faire une compensation bien réelle du tort causé dans une optique de réparation).

Sans doute pourrait-on trouver une multitude de causes au fait que les victimes, toutes catégories confondues, occupent aujourd’hui le devant de la scène médiatique au point de le monopoliser et de fédérer massivement l’opinion en leur faveur. Or, ce phénomène pourrait emporter l’adhésion unanime (quel mal y aurait-il donc à manifester de l’empathie à l’égard de victimes ?) s’il ne s’accompagnait forcément d’une volonté de répression aveugle et sans frein envers les auteurs d’infraction, quel que soit, du reste, l’ampleur de leur responsabilité personnelle.

Un sadisme qui se pare de vertu

Au même moment où les acquis des sciences humaines remettent fondamentalement en question les vertus supposées du châtiment tel que notre système de justice pénale le pratique encore, fût-ce avec une certaine modération, l’opinion dominante fait table rase de ces acquis pour requérir une application pure et dure, intransigeante et dépourvue de tout scrupule, de la sanction. Au prétexte que le seul point de vue auquel la justice doive se tenir est celui des victimes et que, de ce point de vue, aucune sanction ne sera jamais suffisante, on voit la population réclamer à hauts cris une justice implacable dont la seule finalité soit d’apporter le contentement de savoir qu’enfin "les méchants souffrent". Sans que l’on veuille l’avouer, il y a dans un grand nombre d’opinions exprimées ouvertement un sadisme qui se pare de vertu : au nom de la compassion envers les victimes en général se dissimule mal la satisfaction de laisser libre cours à la passion vengeresse.

Pour en arriver à une telle extrémité, nul besoin de recourir à l’argument sécuritaire. Il n’est même pas question de prétendre protéger la société d’un quelconque péril, par ailleurs souvent fantasmé. Car cette avidité à punir se suffit à elle-même. À partir du moment où quelques individus catalysent sur eux le potentiel de haine que chacun refoule ordinairement, cette haine se déchaînera ouvertement et sans limite. Sous le noble mobile de rendre justice aux victimes, cette forme de répression sauvage renvoie à une conception primitive de la justice vers laquelle nous sommes déjà en train de régresser.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction.