Une chronique de Myriam Tonus.

Lorsqu’elle traverse le miroir, Alice arrive au Wonderland, le pays des merveilles. Il n’est sans doute pas abusif de se souvenir qu’en anglais, le verbe wonder signifie aussi "se demander"… La fillette ne cesse en effet de se demander où elle est tombée ! Son monde familier semble avoir disparu : elle est devenue trop petite pour atteindre la serrure d’une porte puis, subitement géante, se retrouve coincée dans l’habitat d’un lapin, lequel se hâte vers on ne sait quel rendez-vous, craignant la fureur de la dame de cœur qui ne songe qu’à couper aveuglément des têtes. La pauvre Alice va d’interrogation en ébahissement, cherchant à comprendre une logique qui lui échappe tout à fait.

Nous sommes probablement nombreux à nous sentir comme l’héroïne de Lewis Carroll depuis qu’un minuscule virus nous a brutalement plongés dans une vie dont nous ne maîtrisons guère les rênes. L’on se dit alors qu’il doit y avoir une logique - ou plusieurs ? Mais à peine a-t-on tenté de l’intégrer tant bien que mal, voici qu’il faut revoir sa copie parce que, décidément, la bonne vieille raison n’y trouve pas son compte. L’invariant, c’est la menace d’avoir la tête coupée… Un prêtre tient-il en main un calice devant 15 personnes, ça passe ; le calice est-il remplacé par une guitare, ça ne passe pas. Mais, argue-t-on, c’est qu’il y a des règles ! Et celle qui prévaut pour la messe ne s’applique pas au concert - comprenne qui pourra, la loi c’est la loi. Et peu importent les raisons qui ont présidé à l’élaboration de ces règles tout comme celles qui ont fixé les chiffres en dessous desquels l’étau ne sera point desserré.

Fort bien. Il se trouve désormais même des journalistes pour défendre ce point de vue en radio… C’est alors que s’insinue la petite voix tenace, celle d’Antigone, qui interroge et enfreint l’interdit du roi Créon refusant l’inhumation de son frère Polynice. Avec cette question : si légitime soit-elle, la loi est-elle un absolu ? L’être humain doit-il lui être inconditionnellement soumis - ou bien est-elle, comme dit la Bible, faite pour l’humain, c’est-à-dire possiblement modulée, voire refusée lorsque paraît un enjeu d’humanité qu’elle n’avait pas prévu ? Autrement dit, la lettre de la loi peut-elle en ignorer l’esprit ? Cette question philosophique, aussi vieille que la pensée, revient aujourd’hui à l’avant-plan. L’on aura beau nous répéter que l’enjeu ultime, parfaitement sensé, des restrictions imposées est d’éviter la saturation des services hospitaliers, il faudrait tout de même que nous puissions comprendre - parce que oui, nous sommes des êtres de raison et non des variables d’ajustement - le paradoxe du calice et de la guitare et quelques autres encore du même acabit, du genre des enfants qui peuvent se trouver à plus de 20 en classe, mais seulement à 10 lorsqu’ils sont (en extérieur !) dans leur mouvement de jeunesse.

Le confort de la loi

La tension entre la lettre et l’esprit, c’est-à-dire entre les critères intellectuels d’élaboration d’une règle et la mise en œuvre quotidienne de cette règle dans la chair de la vie, est un exercice difficile, délicat, qui mobilise toutes les ressources de l’intelligence - laquelle, on le sait désormais, ne se réduit pas à l’intelligence logique. Il est vrai que respecter aveuglément la loi a, malgré les contraintes, quelque chose de confortable : pas de réflexion à entreprendre, pas de choix à poser, pas de risque à prendre. Avec en prime le sceau de l’assurance d’être "du bon côté". Comme si, en matière humaine, le vrai et le faux, le bien et le mal, le permis et le défendu étaient aussi évidents que le temps qu’il fait. Comme si le général englobait nécessairement toutes les particularités. Comme s’il était possible d’être sûr que ce que l’on fait est la seule chose qui puisse être faite… Philosophie et psychologie ont balayé depuis belle lurette ces fantasmes en forme de certitudes. Que peut-on souhaiter alors en ce temps de crise, sinon de garder intacte, comme Alice en ses tribulations, notre capacité d’interrogation et de réflexion ? Elle seule peut garder vivant l’esprit de la loi. Qui est aussi le garant de notre humanité.

Titre, chapô et intertitre sont de la rédaction.