Une chronique de Charles Delhez

Triste millésime que celui de 2020. Un coronavirus s’y est invité, mettant à mal nos relations sociales. Les glaciers continuent à fondre et la banquise à rétrécir. Une sécheresse qui pourrait bien être structurelle s’est installée. Une récession économique est annoncée et les fractures sociales se creusent. La lassitude a gagné du terrain. Durant cet été difficile, à la fois trop chaud et trop solitaire, angoissé pour certains, trois vieux romans ont tourné en boucle dans ma tête.

Trois dystopies

1932. Le Meilleur des mondes. Ce roman anticipateur d’Aldous Huxley se situe dans un futur imaginaire, en 632 après Notre Ford, le génial réformateur. Tout est stable, chacun est conçu en éprouvette et reçoit sa place dans la société selon ce qui a été programmé, la technique règne en maître, la consommation et le divertissement occupent les humains. Les valeurs essentielles mises au ban de la société y sont symbolisées par le Sauvage, vestige d’un passé révolu. Il finira par se suicider.

1943. Ravage. René Barjavel nous décrit avec moult détails la société de 2052 enfin libérée des forces de la nature. Plus rien, par exemple, n’est cultivé en terre. Tout fonctionne grâce à l’électricité. Mais voilà une mystérieuse panne et tout s’effondre. C’est le sauve-qui-peut. Pillages et crimes deviennent monnaie courante. Quelques fugitifs finiront par faire renaître un village, puis une région. Mais, hélas, les machines, source de tous les maux et de la colère du ciel, refont leur apparition à la fin du roman… L’homme ne peut s’empêcher de construire ces engins qui le conduisent à la mort.

1949. Le célèbre roman d’Orwell 1984, inspiré du stalinisme et de certains éléments du nazisme, met en scène une société totalitaire. Un écran est dans toutes les pièces, surveillant les habitants ; les traces du passé sont effacées ; une nouvelle langue est imposée. Au sommet, Big Brother, infaillible et tout-puissant, règne en maître et son parti contrôle tout. Les statistiques sont revues et corrigées chaque jour en fonction du message qu’on veut faire passer.

Les risques que nous courons

Tous trois avaient vu juste quant aux risques que nous courons. Une science toute-puissante s’infiltrant dans notre quotidien par une technique déshumanisante ; une société trop puissante mais qu’un bug quelconque peut complètement anéantir ; un système mondialisé où, sans nous en apercevoir, nous sommes tous formatés et surveillés, nous croyant cependant plus libres que les générations précédentes.

Dans ces fictions, moyennant quelques transpositions, des réalités actuelles pointent leur nez. Le système mis en place ces dernières décennies est à bout de souffle. N’hésitons pas à le dire. Qui écrira un roman utopique à la manière de Utopia (1516) de Thomas More et nous peindra ce monde que nous avons envie d’habiter un jour ? Les prophètes bibliques n’y ont jamais manqué. Ils ouvraient les yeux du peuple et de ses dirigeants quant aux conséquences de leur manière d’agir, mais toujours sur fond d’espérance. Soyons donc positifs ! Il y a aussi des "lieux d’émergence", des "tiers lieux" utopiques, où quelque chose de neuf semble apparaître, un nouveau rapport au monde. Une aspiration à un nouvel art de vivre bouillonne dans nos veines.

À Saint-Martin-d’En-Haut, dans le roman suisse de Charles-Ferdinand Ramuz, Et si le soleil ne revenait pas (1937), telle est la question. L’écrivain nous fait voir toutes les manières possibles de réagir. Heureusement, cette fois, le roman se termine bien, tout comme cette nouvelle de Jean Giono, L’Homme qui plantait des arbres (1982). Le héros, fictif, fit revivre sa région, en Haute-Provence, entre 1913 et 1947, en plantant des arbres un par un, jour après jour.

L’espoir nous fait attendre quelque chose qui ne dépend pas de nous ; l’espérance nous fait retrousser les manches pour faire advenir ce que nous attendons. Quels sont donc les arbres que nous replanterons en 2021 ?