Une opinion de Laurent Hubert, coordinateur des affaires européennes de The Shift Project, un think tank français prônant le passage à une économie post-carbone, de Jean-Noël Geist, directeur des affaires publiques au sein de la même organisation et d'Adrien Jahier, consultant, chargé de cours à Polytech Mons et membre de The Shifters Belgique.

La lutte contre le réchauffement climatique est une priorité absolue pour l'UE, en témoigne la proposition inédite de la Commission européenne de faire du vieux continent le premier à atteindre la neutralité climatique d’ici 2050. Alors que les parlementaires s’apprêtent à voter ce mercredi 7 octobre la loi européenne sur le climat en plénière au Parlement européen, The Shift Project souhaite rappeler aux 21 députés européens belges et, plus généralement, à l’ensemble des décideurs certaines réalités physiques - trop souvent négligées voire ignorées - sur le climat. Dans cette optique, les objectifs de limiter le réchauffement mondial à +1,5 et +2°C sont déjà mis à mal.

+1,5 ° C : un objectif politique déjà compromis par la réalité physique

Au lieu d’un objectif politique de "neutralité climatique" à l'horizon de 2050 - lissant nos émissions à terme et basée sur d’hypothétiques technologies de captage et de stockage du carbone - nous avons une échéance plus tangible et urgente : notre budget carbone. Cet instrument correspond à la quantité totale de dioxyde de carbone que nous pouvons collectivement émettre si nous voulons maintenir l'augmentation de la température mondiale en dessous d'un point donné. Il donne ainsi une idée plus concrète des efforts collectifs nécessaires.

Le GIEC a estimé qu'à partir de 2020, le budget carbone disponible est de 477,1 GtCO2 (milliards de tonnes de dioxyde de carbone) pour que le monde reste sous la barre des +1,5°C de réchauffement. Or, en ce moment, les émissions mondiales de CO2 sont proches de 42,2 GtCO2 par an, ce qui signifie qu'avec notre rythme actuel d'émissions, notre budget serait dépassé d'ici environ dix ans.

Si le budget carbone est un instrument pertinent, présent d’ailleurs dans le rapport voté par la commission de l’environnement du Parlement européen, il reste pourtant insuffisant. Le changement climatique n’est pas un problème “compliqué” mais complexe, non linéaire et irréversible à l'échelle humaine. Et cette complexité nous invite à prendre en considération une réalité qui ne saurait se résumer qu’à un seul indicateur. Dans cette optique, deux manquements peuvent déjà être adressés au budget carbone.

Premièrement, l'inertie chimique du CO2 n'est pas prise en compte. Celle-ci signifie que tous les efforts que nous faisons aujourd'hui ne commenceront à produire leurs effets que dans deux décennies à mesure que le CO2 s'accumule dans l'atmosphère.

Deuxièmement, le changement climatique comprend également de multiples boucles de rétroaction positive qui sont des phénomènes d'auto-amplification. L'effet boule de neige du dégel du pergélisol en est une : avec le dégel, la matière organique contenue notamment dans une partie du pergélisol arctique commence à se décomposer. Des gaz à effet de serre supplémentaires comme le méthane sont libérés, conduisant à des températures plus élevées, ce qui accélère encore le dégel du pergélisol et ainsi de suite.

+ 2 ° C : le début de la fin

Notre incapacité collective à appréhender les véritables conséquences d'un réchauffement climatique de +2°C est un obstacle majeur à une action climatique qui soit proportionnée et efficace. Instinctivement, nous avons tendance à appréhender le climat sous l’angle de la météo, pensant qu'il suffirait d'enlever le pull en hiver ou d'allumer la climatisation en été pour qu’un réchauffement global de +2°C reste tolérable.

La température du corps humain est une métaphore pertinente : seuls quelques degrés au-dessus de notre température corporelle normale mettent à mal notre fonctionnement régulier et nos activités vitales, jusqu’à conduire à une fièvre trop intense. Alors, peu importe si celle-ci redescend après coup, cela ne changera pas ce qui a été irréversiblement fait.

En ce qui concerne l’augmentation actuelle de la température moyenne mondiale d'au moins +1,1°C, elle entraîne déjà des fluctuations, en termes de fréquence et d'intensité, qui perturbent les écosystèmes et fragilisent leur résilience dans plusieurs contrées du monde : en Russie, elle a pour conséquence une hausse des températures moyennes de + 5,3°C de janvier à mars 2020, par rapport à la moyenne des mêmes mois entre 1951 et 1980. Plus grave, cette augmentation de la température mondiale entraîne des points de basculements dangereux : les récents incendies de forêt massifs en Australie et en Californie en sont des exemples criants.

Les tendances actuelles nous amènent à un monde de +4 à +6°C et la loi européenne sur le climat ne saurait donc faire de compromis politique avec les lois de la physique. Dans sa forme actuelle, elle ne conduira pas à la nécessaire décarbonisation de l'économie européenne. The Shift Project avait conçu en 2017 un plan de décarbonisation de l'Europe avec neuf propositions sectorielles indispensables : les décideurs politiques européens seront-ils assez audacieux pour prendre les décisions réalistes requises ?