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C'est une belle histoire (1). Les langoustines pêchées au large de l'Écosse étaient préparées et vendues dans les supermarchés du pays. Maintenant les langoustines parcourent 13000 km pour être décortiquées en Thaïlande, puis 13000 autres pour revenir et être vendues au même prix. La main-d'oeuvre thaïe est 28 fois moins chère que l'écossaise. Voici le bilan : 120 emplois sont supprimés en Écosse et les chômeurs mis à charge de la sécurité sociale de Sa Majesté. 1½ tonne de CO2 par tonne de langoustines profite à tout le monde. Les propriétaires américains de l'entreprise deviennent plus riches grâce aux économies sur la main-d'oeuvre, transport et frais annexes compris. Cherchez les gagnants ! On pourrait multiplier de telles histoires qui, nous explique-t-on, sont dues à la rationalité économique et au caractère inéluctable de la mondialisation.

Mais existe-t-il bien rationalité et fatalité dans tout cela ? Non, ces situations aberrantes sont la manifestation d'un capitalisme (privé ou d'état) devenu fou qui reporte sur la collectivité l'ensemble des nuisances (2). Elles illustrent une rupture radicale entre notre terre et notre modèle sociétal avec, comme conséquence, le bris des solidarités inhérentes à notre condition. Il n'est pas inutile de réfléchir sur les causes.

Dès ses origines, l'homme a été un "homo faber" mais aussi un prédateur. Il a toujours cherché à dominer, transformer et utiliser son environnement pour satisfaire ses besoins. Il s'est vite rendu compte que seul, sans sa famille, sa tribu,... Il n'arriverait à rien. Petit à petit, il a mis en place les structures et organisations nécessaires à la réalisation de ses desseins avec des mécanismes de contrôle et d'équilibre, dont la meilleure expression est la démocratie, pour limiter ses propres excès et protéger le bien commun.

La royauté de l'homme sur le monde lui confère des droits mais aussi des devoirs vis-à-vis de ses sujets et de son royaume. Nous l'avons oublié. Notre long cheminement connaît depuis un siècle des accélérations brutales, des déséquilibres graves. Les courbes croissances et progrès deviennent discontinus. Dans son rapport de 1972, "Halte à la croissance", le Club de Rome avait déjà sonné l'alarme en expliquant que la croissance ne pouvait être illimitée en raison de la limitation des ressources auxquelles elle fait appel (énergie, matières premières, alimentation) et des effets destructeurs sur les écosystèmes de la pollution qu'elle provoque. Ivan Illitch a fort bien exposé que développement et croissance portent en eux-mêmes leur propre Némésis. Trop de voitures, d'école, de médecine, d'Etat,... tuent le déplacement, l'apprentissage, la santé, l'État,.... Plus récemment, en mars 2006, le premier colloque du Collège de France à l'étranger s'est tenu à Bruxelles sur le thème,"un monde pour tous, utopie ou réalité".

Cinq idées forces s'en sont dégagées. Elles synthétisent et prolongent les débats évoqués ci-dessus, ce que nous disent Al Gore et les nombreuses Cassandre en ces domaines qui, tout comme leur ancêtre, ont raison mais sont, hélas, aussi peu entendues. La première est que notre monde est malade et que si nous continuons avec le modèle sociétal qui est le nôtre, nous allons droit dans le mur. La seconde est que la maladie est arrivée à un stade tel que nous avons dépassé toute possibilité d'autorégulation. La médication doit être concertée et cohérente. La troisième indique que c'est la seule terre que nous ayons. Nous en sommes inextricablement solidaires et le mal de l'un est celui de l'autre et réciproquement. La quatrième idée est qu'il n'existe d'autres solutions que globales et complexes. Globales, car elles s'adressent à la planète entière avec des déclinaisons internationales, régionales, nationales, communautaires et individuelles. Complexes, car elles touchent à la matière humaine et sociétale, par nature des matériaux complexes. Enfin il existe une rupture de l'interface entre le monde de la science et celui de la politique. Ce dernier se satisfait trop d'une vision à court terme, axée sur l'image, la simplification des enjeux et le refus de les expliquer.

Notre démesure nous pousse à détruire des ressources que nous savons limitées. Tous les aspects de notre biosphère sont touchés : notre modèle sociétal est dirigé contre notre terre et contre nous-mêmes. La vision de l'économie qu'il retient est prédatrice, enserrée dans les rets du binôme production/consommation. Elle s'appuie sur la vieille trinité, marché, croissance et progrès, que Milton Friedman et ses adeptes ont élevé au rang de divinité, avec le marché comme centre. D'une part, la dynamique du binôme fait en sorte qu'une large part de la consommation est plus induite et conditionnée par l'offre que par une demande réelle (3). D'autre part, son appareil théorique nous fait croire à la rationalité absolue du marché et à la fatalité d'une mondialisation sauvage mais contrôlée en fait par ceux qui en tirent avantage.

En effet le consensus de Washington (4) a conforté la trinité et présidé à une attaque en règle du rôle et des fonctions de l'état devenu, il est vrai, envahissant. L'état fut progressivement réduit à n'être qu'un instrument au service de l'économie de marché. Le capitalisme n'en a besoin que s'il le sert, autrement il s'en passe volontiers. L'anarchie irakienne, la situation de nombre de pays africains n'empêche pas des Halliburton et Cie de mener à bien leurs affaires (5).

Cette vision prédatrice, dominante de l'économie réduit la société à une bulle où comptent seules les dimensions et valeurs purement marchandes. Le bien commun n'y trouve plus sa place car il s'oppose à la satisfaction des intérêts particuliers. Les conséquences sont doubles. Au plan personnel, nous sommes aliénés aux résultats de nos actes. Nous virevoltons dans l'incohérence et les émotions. Pour prendre la réalité du réchauffement climatique, sommes-nous disposés à payer plus l'avion de nos vacances pour lutter contre le CO2 ? Allons-nous renoncer à nos 4x4 ? Le réflexe "pas de ça chez moi" n'est-il pas bien ancré ? D'autre part, l'économie prédatrice brise les solidarités avec lesquelles nous nous sommes construits et celles que nous devons aux plus faibles à nos parents et à nos enfants et petits-enfants.

Il existe heureusement des visions plus ouvertes, différentes de l'économie qui contribuent à lutter contre la pensée unique. La réponse que donnait JK Galbraith à la question de savoir comment définir l'économie apporte un autre éclairage et remet le bien commun au centre du débat. Il citait Alfred Marchall : "L'économie n'est rien d'autre que l'étude de l'humanité dans la conduite de sa vie quotidienne". Mais il y ajoutait pour sa part, "l'étude du rôle des organisations, celle de la manière qu'ont les hommes de faire appel aux grandes entreprises, syndicats et gouvernements pour satisfaire leurs besoins économiques, l'étude des buts poursuivis par ces organisations, leur conformité ou non à l'intérêt général et comment le faire prévaloir" (6). À cette aune, la longue marche des langoustines, et toutes celles d'une inspiration semblable, énervent le bien commun. La bataille de l'Europe contre Microsoft pour brider son monopole de même que le long combat qu'il a fallu mener pour faire aboutir le projet REACH face aux lobbies de l'industrie chimique sont deux exemples qui illustrent la pertinence de la définition qui précède et l'irrationalité du marché (7).

La lutte pour sauver notre terre est complexe et dépasse l'effet de mode. Elle exige de retrouver et amplifier les solidarités et le sens du bien commun. Elle contraint nos appétits et force toute société à dépasser ses propres intérêts. Elle demande à la fois de donner du poisson et d'apprendre à pêcher (un mort n'apprendra jamais !), en d'autres termes, de soigner les effets de la maladie et faire accepter au malade un régime radicalement différent.

C'est un défi majeur, un travail immense. Mais pour paraphraser Robert Kennedy, il est urgent de rêver à des choses qui ne sont pas et de nous dire pourquoi pas.

(1) Canard Enchaîné du 6/12/2006.

(2) "Quand le capitalisme perd la tête" JE Stiglitz, Fayard 2003.

(3) Témoin, la croissance des budgets consacrés au marketing et à la publicité.

(4) A la chute de l'URSS, Ronald Reagan et Margaret Tatcher ont prêché l'idéologie du libre marché d'où le consensus entre le FMI, la Banque Mondiale et le Trésor américain sur la "bonne" politique à suivre.

(5) "Djihad versus McWorld" Benjamin Barber, Hachette Littératures.

(6) "Tout savoir ou presque sur'économie" JK Galbraith et Nicole Salinger. Seuil.

(7) Un monopole est opposé au marché. L'information lui est indispensable.