Une opinion d'Olivier Cogels, expert en développement en lutte contre la pauvreté, professeur émérite à l'UCLouvain.

Afin d’éviter la saturation des hôpitaux et de gagner du temps pour mettre au point des thérapies et un vaccin, l’humanité s’est engagée dans une politique de confinement et de fermeture de frontières. Il est probable que les stratégies adoptées jusqu’à présent dans un contexte de grande incertitude ont permis de sauver de nombreuses vies. Malheureusement, la pandémie est loin d’être terminée et le danger de nouvelles vagues ne peut visiblement être écarté. Des vagues dont personne ne peut prédire l’ampleur. Face à un tel danger, il convient de se préparer au pire, tout en espérant que le pire ne se produira jamais.

La stratégie du "stop and go"

De nombreux gouvernements semblent opter pour une stratégie de reconfinement, tout en espérant - mais ce n’est qu’un espoir - pouvoir le limiter à des quartiers, des villes, des zones ou des régions. La stratégie du "stop and go", telle que préconisée par les épidémiologistes de Harvard, consisterait ainsi à alterner des périodes de confinement et de déconfinement jusqu’à ce qu’un vaccin soit largement disponible. Autrement dit une alternance entre une phase où l’activité économique est fortement ralentie et une phase où elle essaye de reprendre.

L’humanité va-t-elle réellement s’engager dans la voie d’une économie intermittente pendant de nombreux mois, voire plus ? Je pense qu’il serait irresponsable de le faire sans mettre dans la balance l’ensemble des impacts humains et économiques à l’échelle mondiale, à court, moyen et long termes. Une telle crise ne peut en effet être gérée uniquement du point de vue sanitaire à court terme, mais demande une vision globale prenant en compte tous les risques et impacts en jeu, y compris à plus long terme.

Des impacts terrifiants

Dans les pays riches, les impacts de la lutte ont été largement commentés : plongeon du PIB, accroissement de la dette publique, faillites en chaîne, chômage de masse, précarité accrue des plus démunis, détresse des personnes âgées, des commerçants, des patrons de petites entreprises, des épouses de maris violents, des enfants de parents violents, etc., sans oublier les dégâts psychologiques et mentaux, les pathologies psychiatriques sévères, les thromboses, les suicides, etc.

Mais qu’en est-il dans les pays pauvres ? Rappelons d’abord que dans le monde, 60 % de la population active, soit 2 milliards de personnes, travaillent au jour le jour dans l’économie informelle, pratiquement sans protection sociale. Les pays pauvres, où le confinement s’avère pratiquement impossible à appliquer, souffrent surtout des conséquences des mesures très contraignantes adoptées par les pays de l’OCDE (l’Organisation de coopération et de développement économiques) et la Chine.

En termes de pauvreté et de famine, ces conséquences sont terrifiantes. Les Nations unies évoquent globalement une progression possible du nombre de pauvres d’un demi-milliard. Un des plus grands dangers est la rupture des circuits de production et de distribution alimentaires.

D’après la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), le monde comptait, avant la pandémie, plus de 800 millions de personnes ne mangeant pas à leur faim, dont 135 millions dans une situation extrême. D’après Oxfam, la famine pourrait même tripler en trois mois en Afrique de l’Ouest. Dans son livre La Faim, Martin Capaross cite le chiffre de 10 millions de personnes mourant de faim chaque année, soit plus de 25 000 par jour. Début avril, le Programme alimentaire mondial annonçait qu’en 2020, le nombre de personnes souffrant de la faim pourrait doubler. Sur le plan sanitaire, l’arrêt de la plupart des campagnes de vaccination contre la polio, la rougeole, la diphtérie et autres fléaux est tragique pour plus de cent millions de personnes, dont une majorité d’enfants. Et que dire de tous ceux et celles qui ne peuvent plus s’acheter de médicaments ou accéder aux services de santé ?

Sachant qu’à l’échelle mondiale, la mortalité du virus est actuellement de l’ordre de 5 000 morts par jour, on peut donc dire que globalement la lutte contre le virus est bien plus meurtrière que le virus lui-même. Dans un tel contexte, ne soyons pas surpris par l’accroissement important des risques d’émeutes, de révolutions, de conflits armés et d’émigration de masse.

Accepter de vivre avec la maladie ?

Dans une approche de gestion optimale des risques, la stratégie de reconfinement et de "stop and go" me semble difficilement justifiable. Elle mènerait rapidement à une situation intenable au niveau mondial. L’humanité devra bien finir par accepter de vivre avec la maladie tout en la combattant comme d’autres fléaux, mais sans continuer à plonger une partie du monde en enfer. Il vaut donc mieux s’y préparer dès à présent.

Aujourd’hui, nous sommes mieux armés en termes de dépistage massif, de distanciation sociale, de port du masque, etc. Toutefois, en l’absence de reconfinement, le risque de débordement des hôpitaux est accru. Ne faudrait-il dès lors pas investir davantage dans l’accroissement des capacités hospitalières, même de façon temporaire et en faisant appel à la solidarité internationale ? Afin d’éviter une hécatombe dans les hôpitaux, aucune économie de ressources financières, matérielles et humaines ne pourrait en effet se justifier. Des efforts supplémentaires devraient probablement être consentis également au niveau de la protection des personnes les plus "à risque", sachant que pour la population active en bonne santé, le risque de mourir de cette maladie est minime.

Le chapô est de la rédaction.