Opinions

Une opinion de Jean-Claude Paye, sociologue et auteur.


Si le mouvement des "Gilets jaunes" sort des catégories droite/gauche, il est de caractère majoritairement prolétarien. La mobilisation est de caractère spontané. Développée en dehors de tout parti ou organisation syndicale, elle en est à sa 26ème semaine et couvre l’ensemble du territoire. Analyse.


Le mouvement se caractérise par l’entrée en lutte de couches périphériques du prolétariat. Ce ne sont plus les travailleurs bénéficiant d’un rapport de force important qui, cette fois, constituent le déclencheur et le fer de lance du mouvement, mais essentiellement des ouvriers et les employés du périurbain et des zones rurales, travaillant dans de petites entreprises. Il s’agit d’un mouvement développant des revendications portant sur la reproduction globale de la force de travail et non d’une action ouvrière, ayant pour objet le salaire direct et les conditions d’exploitation de la force de travail au sein de l’entreprise.

La mobilisation n’est pas organisée sur les lieux de production, mais se développe hors entreprise et en dehors des heures de travail. Comme ils n’ont pas la possibilité de bloquer, même partiellement, la production, le mouvement se forme sur des ronds-points, en organisant des barrages, filtrant et freinant la circulation des biens et des personnes. La structure de la lutte se déplace ainsi du lieu de la production à celui de la circulation.

Une deuxième caractéristique est que les travailleurs en lutte ne s’adressent pas au patronat, qui peut ainsi rester en retrait, mais bien directement à l’État. Il s’agit même de leur unique interlocuteur à qui ils remettent leurs revendications salariales. Celles-ci ne portent donc pas sur le salaire direct versé par l’entreprise, mais sur le salaire réglementé par l’État et sur le salaire indirect géré par la puissance publique.

Dissoudre le prolétariat dans le peuple.

Comme le caractère prolétarien du mouvement est dénié, par les médias et nombre de manifestants, au profit de celle de peuple, le lieu de la confrontation politique est déplacé. La lutte contre l’État, comme capitaliste collectif, peut être renversée en une demande de démocratisation des institutions, notamment par l’adoption d’un mécanisme de référendum populaire. Le rôle central de l’État, dans la diminution du salaire indirect et le transfert de revenus aux entreprises, est alors refoulé.

La dissolution de ses revendications propres dans une demande abstraite de démocratisation de l’État pourrait facilement se transformer en son contraire, en un renforcement du pouvoir exécutif. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC), une réforme qui pourrait établir une "relation" directe entre le Président et le "peuple", pourrait favoriser une présidentialisation accrue du régime politique, une concentration des pouvoirs encore plus radicale dans les mains de l’exécutif.

Lutte salariale comme acte politique.

C’est aussi un déni du caractère directement politique de la lutte salariale, qui dans le contexte actuel, affronte globalement une accumulation du capital basée, non plus principalement sur l’augmentation de la productivité du travail, mais bien sur la baisse du salaire, surtout de sa composante indirecte, ainsi que sur l’augmentation de la durée et de la flexibilité du travail.

La lutte sur le salaire devient directement politique. Toute augmentation salariale remet directement en cause l’ensemble d’un système d’exploitation, basé aujourd’hui sur la baisse de la valeur absolue, et non plus seulement relative, de cette force de travail. La fonction de l’État, comme capitaliste collectif, est aujourd’hui centrale dans le démantèlement des garanties permettant aux travailleurs de défendre leurs salaires, leurs conditions d’existence et de travail. Toute lutte salariale est une remise en cause de cette politique.