Une opinion de Mikael Petitjean, citoyen, époux, père de deux filles, et professeur d'université à ses heures perdues.


Une décision de l’Inami met à mal son avenir en risquant de décourager des vocations et d’engendrer des pénuries.

Mon épouse est médecin généraliste. Née dans le cœur du Borinage, elle a cette "fibre sociale" en elle, qui l’a poussée, sans surprise, vers la médecine préventive. En tant qu’économiste, je peux vous dire que cette décision fut un très mauvais calcul financier. Mais elle aime profondément son métier et j’en suis ravi. La particularité d’un médecin qui travaille à l’Office de la Naissance et de l’Enfance (ONE) ou dans les centres de médecine scolaire est qu’il ne délivre aucune attestation de soins. Ce sont des services gratuits. Le travail de dépistage réalisé en médecine préventive peut déboucher sur une attestation, mais elle sera délivrée par le médecin traitant ou un spécialiste.

Or l’Inami a récemment choisi d’utiliser le nombre d’attestations de soins pour déterminer les "vrais médecins productifs", ceux qui auront encore le droit de recevoir des "avantages sociaux" pour constituer leur pension complémentaire. Le message est clair : "si vous ne produisez pas d’attestations de soins, oubliez votre pension complémentaire ou décidez-vous enfin à faire de la vraie médecine". La logique suivie par l’Inami est implacable : comme il n’y a pas d’attestations de soins, la médecine scolaire et les consultations ONE ne rentrent pas dans le cadre de l’Assurance Maladie Invalidité. Le Conseil supérieur de la santé l’a confirmé dans une note en 2018. Quand on y réfléchit, c’est absurde : comment peut-on exiger des attestations de soins lorsque la loi impose la gratuité des inspections de médecine scolaire et des consultations ONE ?

Mon épouse preste également 11 heures par semaine dans un centre de planning familial où elle produit des attestations. Pas de chance : ce n’est pas assez. Pour obtenir les avantages sociaux, il aurait fallu atteindre 13 heures d’activités productrices en attestations. Comme indiqué dans l’Arrêté royal du 19 septembre 2019, l’application de ce "seuil magique" est rétroactive et porte sur les deux dernières années d’activité, soit 2017 et 2018, sans aucune marge de manœuvre pour 2019. Fixer un seuil de cette manière démontre l’objectif purement financier qu’il fallait atteindre.

À l’ONE, mon épouse pratique un examen clinique et réalise des vaccinations respectant le calendrier vaccinal recommandé par le Conseil supérieur de la santé. Dans le centre de médecine scolaire pour lequel elle travaille et dont la tutelle porte sur plus de 14 000 enfants, elle pratique un examen médical systématique et approfondi ; elle réalise les vaccinations recommandées par le Conseil supérieur de la santé. Elle pratique les intradermos pour le dépistage de la tuberculose dans la population des étudiants infirmiers. Elle gère les cas de maladies transmissibles à l’école afin d’éviter les épidémies. Elle identifie les enfants maltraités, battus ou même victimes de sévices sexuels. Elle prescrit une chimioprophylaxie en cas de méningite bactérienne dans la population des élèves concernés. Ces soins auraient généré une attestation dans le milieu curatif. Qui plus est, en cas de dépistage d’une pathologie, elle envoie l’enfant chez son médecin traitant ou un spécialiste, qui lui génère alors une attestation de prise en charge curative. En identifiant la pathologie suffisamment tôt, elle permet d’éviter un gaspillage de ressources ultérieures.

En calculant le nombre total d’enfants qu’elle voit chaque année, elle aurait généré plus de 3 500 attestations de soins si elle avait travaillé dans "le curatif". Mais pas de chance : les enfants ne paient pas d’attestations de soins et, pour être reconnu comme un "vrai médecin", il faut en produire.

Étant donné un tarif horaire de 55 euros brut de l’heure, des horaires fragmentés sur la journée et la suppression des avantages sociaux, plus aucun jeune médecin ne pourra se permettre d’y consacrer du temps. Les consultations ONE et les Services de Promotion de la Santé à l’École (SPSE) manquent déjà cruellement de médecins. La suppression des avantages sociaux va aggraver cette pénurie. L’avenir de la médecine préventive est hypothéqué.

Il y a fort à parier qu’on fera marche arrière lorsque le dysfonctionnement sera indubitable. On redécouvrira le risque de ne plus couvrir suffisamment bien la population scolaire, en matière de vaccination notamment. C’est profondément dévalorisant pour les médecins qui avaient fait de la médecine préventive une vocation, mais c’est surtout dangereux pour les plus jeunes d’entre nous dont la santé est en jeu.