Une chronique d'Emilie Hubert, enseignante et militante CGé.

Ce confinement m’a permis de réaliser combien le travail collaboratif entre professeurs est efficace, mais exigeant.

Le travail collaboratif est rarement institué (organisé en temps, lieux et responsabilités) dans les écoles secondaires, il est laissé aux affinités. Comme il entrave la tradition d’indépendance du métier d’enseignant et charge l’horaire et le mental, il est souvent abandonné malgré ses bénéfices : briser l’isolement ou la toute-puissance du prof, démultiplier la créativité et les énergies pour porter des projets, apporter de la convivialité et de la solidarité dans un boulot humainement exigeant.

Collaborer entre profs nous permet de travailler ensemble pour faire apprendre, tout comme le groupe d’élèves travaille ensemble pour apprendre. En classe, c’est généralement le prof qui distribue la parole, mais, dans un groupe horizontal, qui a la légitimité de réguler et décider ? Pour éviter la loi du plus fort, le mutisme des timides, on cherche un autre système : un président, un bâton de parole… Mais le président peut être un dictateur et le bâton de parole accaparé par le plus bavard ! Les outils ont leurs travers qui se comprennent mieux par l’expérience.

Collaborer, ça se construit

Ce qui a facilité la construction d’un fonctionnement collaboratif dans mon école, c’est sa création récente sur base d’un projet pédagogique initial qui impose et organise la coopération entre profs.

D’abord, le projet vise à faire fonctionner les élèves en collectifs d’apprenants. Pas facile, car les rapports de force ou de classe entre les élèves ne s’effacent pas miraculeusement sous le coup d’une décision bien intentionnée. Cela nécessite toute une organisation et des moments réguliers de réflexion et de remise en question. Et ça commence par des choix de valeur comme celui de développer la collaboration plutôt que la compétition.

Ensuite, nos cours sont organisés en modules transdisciplinaires, nous devons nous concerter tout au long de l’année entre profs matières pour construire des cours (mêlant, par exemple, math, français, sciences et sciences sociales dans un module "Science ou fiction ?"). Pour cela, deux moments de réunion hebdomadaire sont prévus dans l’horaire, réunions d’information, de travail ou de décisions sur le fonctionnement de l’école dont l’équipe de direction partage une partie du pilotage.

Mais notre travail collaboratif, ce sont aussi des outils concrets comme des adresses mail professionnelles, des techniques de réunion (présidence, secrétariat, etc.) ou un drive commun pour tous nos documents (P.-V. de réunions, préparations, documentation…).

Enfin, notre travail collaboratif, c’est surtout un vécu collectif où nos différentes personnalités se sont déjà frottées les unes aux autres, où nous avons déjà réussi à dépasser des tensions, un vécu qui nous a déjà amenés à placer nos limites et à nous exprimer.

Garder le contact

Avec ces outils et notre expérience, nous avons puisé les ressources pour réagir au confinement et garder un fil pédagogique avec les élèves.

La question du contact a été déterminante. Dès le départ, une réunion hebdomadaire d’information et d’organisation était instituée avec profs, éducateurs et direction : pour être au point sur les dernières directives, pour lancer des propositions, structurer les travaux à envoyer aux élèves, la manière de garder le contact avec eux. Des réunions où on a pu se dire "on déteste le travail à distance, mais on va faire avec maintenant sans considérer que c’est l’avenir" ou "c’est touchant la proximité que cela crée avec certains élèves de leur téléphoner ou d’échanger des messages". On a chipoté pour trouver le meilleur mode de communication entre profs, et finalement fait des choix différents en fonction des groupes, mais nous avions au moins comme base le mail et drive professionnels partagés.

Comme nous le faisions pendant l’année, on a travaillé en équipe pour construire des TA (travail en autonomie distribué aux élèves) transdisciplinaires sur les matières vues. Travailler ensemble n’est pas simple, ni en présentiel ni à distance, des tensions ou des déséquilibres sont toujours présents, mais nous ne les découvrions pas à ce moment-là, ce qui aide à les gérer ou à faire avec. Les visio-réunions exacerbent les tendances : le timide se tait un peu plus, le leader prend encore du pouvoir, le distrait est décidément hors sujet… Le besoin de réguler les échanges dans un cadre organisé est plus fort ! L’ordre du jour (pour ne pas s’égarer ni durer trop longtemps), la distribution régulée de la parole, le secrétariat, le moment d’expression encadré (qui permette à chacun de dire au moins une parole) : nous avons profité des outils que nous utilisions déjà dans nos réunions.

Nous avons conservé les bienfaits et les pièges de l’émulation collective : des idées qui fusent, des projets qui se mettent en place, mais un agenda qui déborde, une envie d’en être ou de bien faire qui nous fait oublier nos limites. Les réunions n’étaient pas de longs fleuves tranquilles, mais elles témoignaient de l’existence d’un collectif bien vivant.

Vivement la vraie rentrée.

Titre de la rédaction. Titre original : "Collaborer avec ou sans virus"