Une chronique de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur.

Face à la pandémie, la solidarité témoigne que l’attachement au bien de tous n’est pas une idée abstraite. Poursuivons sur cette voie pour éviter l’effondrement.

Le philosophe Roger Pol-Droit affirmait récemment sur France Culture que la pandémie constitue "une expérience philosophique gigantesque", car elle "nous oblige à réfléchir à des choses que, d’habitude, nous ne voulions pas voir : la vulnérabilité de nos vies et de nos corps, le rapport étrange que nous avons entre notre solitude dans le confinement et la solidarité. Énormément de choses sont en train de bouger dans les têtes, ajoutait-il, alors que nous ne bougeons plus dans la réalité". Ce paradoxe entre l’immobilité à laquelle contraint le confinement et les changements auxquels nos têtes sont confrontées offre en effet matière à réflexion. J’accepte l’exercice en proposant ici deux considérations.

La première est que le virus qui s’abat sur tous indifféremment, contraignant plus de la moitié de la population mondiale au même confinement, ne nous touche cependant pas tous de la même manière. Et cela non seulement parce que nous ne sommes pas tous égaux au niveau de nos défenses immunitaires, mais aussi en raison de nos conditions de vie. En posant un regard sur nos existences au cours de ces dernières semaines, nous constatons en effet qu’un écart existe entre ceux qui se retrouvent forcés à cesser toute activité et ceux pour qui le travail se voit multiplié par deux, voire par quatre. Le même écart se creuse aussi entre ceux à qui, sans doute malgré eux, la crise profite et ceux qu’elle laisse littéralement sur la paille. Le confinement en lui-même ne se vit pas de la même façon pour les gens qui résident à la campagne et ceux qui vivent en ville, ni pour ceux qui le vivent seuls, les personnes vulnérables du point de vue de leur santé ou encore de leur condition sociale, et d’autre part ceux qui sont confinés en famille, entourés de leurs proches et dans un espace vital confortable. L’urgence à laquelle nous devons faire face pour une raison de santé publique ne nous permet pas d’oublier que les personnes les plus vulnérables (personnes âgées, personnes en situation de handicap, personnes sans domicile fixe ou sans papiers) ne sont pas en mesure d’adhérer comme tout le monde aux consignes qui leur sont adressées, et que celles-ci les soumettent à un changement qui pourrait leur être fatal. L’issue dans ce cas ne dépend pas du virus, mais d’une injustice sociale que nous avons été incapables de réparer.

La seconde réflexion concerne l’après. Ce qui remue nos esprits en ces moments où le confinement force nos corps à l’immobilité est sans doute la pensée de l’après. Chacun de nous en ces jours a fait l’expérience d’un bouleversement dans sa vie, dans les relations avec ses proches, dans son travail, dans la mise à l’arrêt de toutes ses activités dites "non indispensables". Mais nos sociétés et leurs politiques aussi subissent un grand bouleversement, car la crise économique et le danger de la récession les guettent. Dans cette mise à l’arrêt de tout ce qui faisait l’étoffe de nos existences, il est facile de reconnaître que nous sommes liés. Et que personne ne s’en sortira sans l’aide d’autrui. Cela remet sur l’avant de la scène la question du "bien commun" qui peut être identifié avec ce lien qui nous unit et par lequel nous apprenons à découvrir qui nous sommes, à reconnaître autrui comme personne inviolable et digne de respect, et à nous dépenser pour un bien reconnu comme le bien de tous. Lors de la crise des "Gilets jaunes", dans les pages de ce journal, je me demandais ce qui adviendrait si chacun se décidait à "intégrer cette notion de ‘bien commun’ dans son agir quotidien, dans ses choix, dans sa manière de voir le monde et de l’habiter". 

Aujourd’hui, face à la pandémie, les liens qui se tissent entre les gens malgré le confinement, le don de soi de nombreuses personnes, l’élan de solidarité et de créativité qui émerge partout témoignent que l’attachement au bien de tous n’est pas une idée abstraite et que le fait de le poursuivre évite l’effondrement. Interviewé récemment par le journaliste Arnaud Ruyssen, Pierre Larrouturou, économiste et député européen, réaffirmait qu’une société où la référence est le bien de tous et non le profit est possible… à condition, d’abord, de le vouloir. Pour l’après, employons donc nos énergies, à tous les niveaux, afin que le bien commun soit mis au cœur de nos préoccupations, dans la politique, dans l’économie, dans l’éducation, dans le domaine des soins. Cela ne dépend que de nos choix, politiques et individuels. Parce que c’est possible et qu’aujourd’hui, à travers la situation particulière qui est la nôtre, nous en faisons en partie l’expérience.