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Ainsi donc un jeune anglais, Ben Southall, vient de décrocher ce qu’il pense être le meilleur métier du monde, avec l’approbation de millions d’internautes et le dépit des 34.681 autres postulants qui n’ont pas obtenu son poste de glandeur de première classe, de gardien d’un lagon désert, de concierge de carte postale. Sitôt installé, il fera venir sa compagne, et filmera ses ébats amoureux dans une eau opaline, ce qui arrondira ses fins de mois déjà peu pénibles et sera bien plus exotique que le loft de Loana où elle fit pareil dans une pataugeoire des studios de Pontault-Combault : gloire à nos héros modernes !

On dira quand même bravo au service marketing australien qui a inventé le meilleur retour sur investissement publicitaire, finalement pas si différent de la trouvaille des échevins de Bredene, qui ouvrirent le premier camp de nudistes sur la côte belge, ce qui attire des badauds "textiles" traversant sans hâte ce haut lieu du tourisme belge. De là à parler de meilleur job du monde J’ose affirmer, pour avoir séjourné il y a longtemps dans un lieu prétendument paradisiaque, (à tort car bien plus tard s’y engouffra le tsunami de 2004) que c’est l’endroit idéal pour s’ennuyer jusqu’au trognon, passé les premiers coups de soleil et éblouissements visuels. Garder un phare breton pendant une tempête de douze Beaufort doit être bien plus excitant, mais hélas, ils sont tous automatisés.

Alors quel serait ce job si épatant, si formidablement épanouissant ? Rejetons d’emblée l’obsession contemporaine du classement à tout va, du premier qui, du meilleur de, etc. Voici donc en vrac mes palmes, mais sans tuba. Le meilleur métier du monde pourrait être celui d’acteur de théâtre, qui, comme le disait si joliment Tristan Bernard, "constitue un rendez-vous d’amour avec huit cents personnes tous les soirs". A condition bien sûr d’offrir un spectacle de qualité, sur le fond et la forme, étant entendu que le caleçon est au vaudeville ce que la toge est à la tragédie. Un métier de roi presque, puisqu’un prince de Galles, donc héritier du trône d’Angleterre, n’hésita pas à monter sur scène à Paris. Pour préserver son incognito et camoufler son accent, l’auteur s’arrangea pour qu’il tombe assez vite raide mort, tout en profitant d’une grande proximité avec les acteurs, ce qui l’enchanta. C’était le futur Edouard VII, fils de Victoria.

Je songe aussi aux artisans anonymes, aux tailleurs de pierres, marbriers, couvreurs, sculpteurs qui restaurèrent l’abbaye du Mont St-Michel. Et au pilote d’hélicoptère qui posa la flèche dorée au sommet, avec une perfection confinant à la grâce, la même qui sert à sauver ceux qui se noient en mer. Et peut-on rêver meilleur job que celui de pasteur quand, devant le mémorial Lincoln, par une belle soirée d’été, il fait un rêve et restitue à sa communauté une dignité dont on mesure plus que jamais les effets quarante ans plus tard ?

Enfin, évoquons ici la mémoire d’un simple instituteur, M. Germain, enseignant en Algérie au début du siècle passé. Un matin d’octobre 1957, il reçut une lettre d’un ancien élève dont il avait stimulé le talent : "Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. Je ne me fais pas un monde de cet honneur(1). Mais il est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi; et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez l’un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces". Signé : Albert Camus.

Heureux celui qui, au soir de sa vie, possède entre ses mains un tel hommage. Chacun a donc ici reçu la meilleure part de l’autre. Comment imaginer de plus belles vocations ?

(*1 Le prix Nobel de littérature.