Une opinion de Philippe Lamberts et d'Olivier de Schutter, respectivement co-président du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen et rapporteur spécial des Nations unies sur l'extrême pauvreté et les droits de l'homme.

L’absence de solidarité financière entre les États membres de l’Union ne compromet pas seulement leur capacité à surmonter la pire crise économique depuis 1945. Elle risque également d’ébranler les fondements mêmes de nos sociétés démocratiques, en attisant les frustrations et colères dont se nourrit l’extrême droite.

La dégradation des conditions de vie qui découle des crises économiques est un terreau propice aux replis identitaires. La grande dépression née du krach de 1929 est éclairante à ce sujet : l’effondrement moral qu’elle a créé hante encore nos esprits.

Certes, la crise provoquée par le Covid-19 se déroule dans un tout autre contexte, où la question de la violence ne se pose plus dans les mêmes termes qu’autrefois. Mais, elle a ceci d’inquiétant qu’elle éclate dans une Europe déjà fortement divisée par les peurs et le repli nationaliste. La crise financière de 2008 est en effet passée par là. La souffrance sociale qui en a découlé a largement contribué à la progression des extrêmes droites en Europe. Celles-ci risquent dès lors de se renforcer davantage lorsque la crise sanitaire plongera l’économie européenne dans la récession. Les Van Grieken, Wilders, Le Pen, Salvini, Abascal, Kaczynski, Orban, et autres leaders nationalistes, auront alors l’occasion d’attiser la rancœur populaire pour imposer leurs idées ouvertement racistes et xénophobes.

La menace d’un retour en force des égoïsmes nationaux est bien réelle. En l’absence d’une réponse politique à la hauteur du choc économique que nous subissons, elle pourrait sonner le glas de l’Union.

Création "d’obligations corona"

Or, jusqu’à présent, la gestion européenne de la crise ne permet pas d’écarter ce risque. En s’accordant jeudi passé sur un plan de soutien à l’économie, les ministres européens des Finances entretiennent l’illusion d’une cohésion européenne. Mais cette unité de façade cache en réalité la profonde fracture Nord-Sud qui divise aujourd’hui notre continent.

L’Allemagne et les Pays-Bas rejettent en effet l’appel de l’Italie et de l’Espagne - soutenu par la France et d’autres pays dont la Belgique - à la création d’"obligations corona". Cet instrument de solidarité financière permettrait pourtant à la zone euro d’emprunter elle-même à un taux quasi nul auprès des marchés. L’argent collecté serait ensuite redistribué aux États membres en fonction de leurs besoins, de sorte que les plus riches d’entre eux se montreraient solidaires des pays ayant les déficits les plus élevés, et dont la crise sanitaire aggrave la situation. En outre, étant remboursés sur une très longue période, ces emprunts communs permettraient de lisser le coût de la relance, sans avoir à saigner le contribuable et à réduire les prestations sociales par l’imposition de mesures d’austérité, comme ce fut le cas après la crise financière de 2007-2008.

Pénaliser les États affaiblis

Mais rien n’y fait. Plutôt que de mutualiser la dette générée par la pandémie, les pays du Nord privilégient les mêmes recettes délétères qui déchirent l’UE depuis plus d’une décennie. Certes, ils acceptent désormais que le fond de sauvetage de la zone euro (le mécanisme européen de stabilité) n’attache plus de conditions aux crédits octroyés aux États en difficulté, mais uniquement pour la couverture des dépenses de santé et pour un montant qui ne peut excéder 2 % du PIB de l’État bénéficiaire. Aussitôt que la crise sanitaire sera terminée, les prêts concédés seront à nouveau conditionnés à l’adoption d’un programme d’austérité. Cela revient à pénaliser durablement les États déjà affaiblis (Italie, Espagne, Grèce et Portugal), tant au niveau politique que budgétaire. Une aubaine pour les partis d’extrême droite, qui ne manqueront pas de dénoncer le "diktat" de Bruxelles.

Retour du boomerang

En privilégiant la logique du "chacun pour soi", les pays du Nord pèchent cependant par court-termisme. Les économies européennes sont en effet fortement intégrées et interdépendantes. Plus d’un tiers des exportations allemandes sont ainsi dirigées vers les pays de la zone euro. Cela signifie qu’une baisse dramatique des revenus en Italie ou en Espagne aurait un impact direct sur le taux de croissance de l’Allemagne, laquelle est déjà affaiblie par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, sans même parler de l’impact du Brexit. Le retour du boomerang sera donc brutal pour les États européens qui refusent toute solidarité financière.

Sursaut politique vital

Dans ce contexte explosif, un sursaut politique est vital, en particulier dans le nord de l’Europe. Premiers bénéficiaires économiques de l’intégration européenne, l’Allemagne et les Pays-Bas aiment se parer de la "vertu morale" de la sobriété. Mais c’est oublier que leur modèle économique s’est construit aux dépens de leurs partenaires européens : la compétitivité allemande est basée sur la compression des salaires et de la consommation intérieure, et les Pays-Bas basent leur attractivité sur une concurrence fiscale au détriment des autres États membres.

À défaut d’accord sur des emprunts communs, la Banque centrale européenne (BCE) devra à nouveau trouver seule les moyens d’empêcher une nouvelle crise de la dette au sein de la zone euro.

L’option la plus évoquée consisterait à "monétiser" les déficits publics liés à la crise : la BCE pourrait en effet décider de détenir à perpétuité les obligations souveraines qu’elle rachète sur les marchés. Les États ne devraient dès lors plus rembourser la BCE, puisque leurs dettes n’arriveraient jamais à échéance.

Le sort de notre Union

Si la création monétaire fait partie intégrante de la solution, elle ne peut pas cependant exonérer les gouvernements européens de leur part de responsabilité dans la gestion de la crise actuelle.

Sans mutualisation des dettes, les États les plus fragiles risquent de ne pas avoir les moyens de réaliser les investissements publics nécessaires pour contrer la récession. La crise économique risquerait alors de se muer rapidement en crise politique dans ces pays, où les scénarios de sortie de la zone euro gagneraient en popularité.

Le déni de solidarité financière de l’Europe du Nord à l’égard de l’Europe du Sud préfigure par ailleurs les conflits sociaux à venir au sein même des États membres. Il serait en effet souhaitable qu’un impôt de crise sur les hauts revenus et les hauts patrimoines soit prélevé par les gouvernements pour financer leurs plans de soutien respectifs. Mais si ces derniers devaient écarter cette option au profit d’une austérité accrue, les partis d’extrême droite n’auraient à nouveau plus qu’à récolter les fruits de la colère.

À bien des égards, la crise provoquée par le Covid-19 constitue un véritable point de basculement : elle peut plonger l’Europe dans l’abîme ou, au contraire, l’amener à se réinventer. Gestion solitaire ou solidaire : de ce choix, qui incombe aux États membres, dépend le sort de notre Union.