Une chronique de Charles Delhez, prêtre sj.


Si le monde semble de plus en plus inquiet, ne cédons pas à la peur : comme le dit Amin Maalouf dans son dernier ouvrage, un sursaut est possible.

La peur est mauvaise conseillère, dit la sagesse populaire que j’ai rarement prise en défaut ! Or, nous vivons dans un monde plus qu’inquiet. Il suffit d’observer le nombre de publicités pour les assurances, pour les alarmes… Notre société est obsédée par la sécurité, tant du côté de l’État qui nous surveille de partout que des citoyens qui se protègent : "Les voisins veillent", lit-on dans certains quartiers. On peut certes comprendre cette peur. Les mauvaises nouvelles abondent tant quant à la planète qu’à propos des attentats, des tensions sociales, des crises politiques, même des familles qui devraient être des havres de paix. Mais n’y a-t-il rien de plus à dire ?

Le dernier livre d’Amin Maalouf percole, depuis des semaines déjà, dans le top des meilleures ventes. Son titre est tout un programme : Le Naufrage des civilisations. Sa lecture n’est vraiment pas une cure d’optimisme. Notre écrivain, qui se situe à un niveau géopolitique, y évoque, en passant, le célèbre Titanic qui va vers sa perte en fanfare ! Et cet auteur sait de quoi il parle. D’origine libanaise, il a dû, en 1976, fuir Le Levant, comme il aime appeler sa région d’origine. Pour illustrer sa thèse, Maalouf appelle à la barre Orwell et son 1984 où, en 1949, il décrivait, par anticipation, une société de la surveillance et du contrôle perpétuels. J’avais cru ce roman dépassé, le temps des totalitarismes étant révolu avec la chute du mur de Berlin. J’estimais le roman Le Meilleur des mondes, écrit par Aldous Huxley en 1931, plus prophétique avec son omniprésence de la science technicienne qui fabrique les humains dans des éprouvettes et les formate au service d’une société inégalitaire et consumériste, sans passé ni idéal.

Certes, Huxley n’a pas démérité, mais Orwell n’est pas en reste. Le chapitre où Amin Maalouf évoque 1984 se termine par ces mots que l’auteur du célèbre roman faisait dire à un de ses personnages : "Le choix, pour l’humanité, est entre la liberté et le bonheur, et pour la grande majorité, le bonheur est meilleur." Voilà qui est bien observé ! Le bonheur est en effet le prétexte à tous nos errements et la cause de nos esclavages. Trop souvent réduit à nos émotions, il est source de toutes nos inquiétudes. Je ne suis bien sûr pas opposé au bonheur, mais sans la liberté, il est frelaté. La liberté est le bien suprême, la vraie liberté, cette coïncidence de soi avec soi.

Il y a donc de quoi être inquiet, pour le moins, à la lecture de cet essai de Maalouf. Mais le pessimisme ne doit pas nécessairement avoir le dernier mot. En exergue de l’épilogue, on peut lire : "Le pire n’est pas toujours certain", citation de Pedro Calderón, écrivain du XVIIe siècle. On pourrait ajouter : et la grâce est toujours imprévisible. Les événements positifs ne sont pas à retirer systématiquement de nos prévisions. J’aurai souvent cité cette phrase de Gabriel Marcel qui estimait que "l’espérance, c’est appliquer sa volonté à ce qui ne dépend pas d’elle". Tout ne dépend pas de nous, en effet, tout n’est pas prévisible, calculable, programmable, mais je peux quand même parier dessus.

La peur n’est pas bonne conseillère, mais l’espérance rend libre et nous permet de vivre dans ce monde incertain. Face à toutes les questions d’aujourd’hui, il n’y a finalement qu’une attitude porteuse d’avenir : vivre dès maintenant comme si j’habitais déjà dans le monde tel que je voudrais qu’il soit. Il faut oser vivre à petite échelle, là où je suis, les valeurs qui sont les miennes. Après tout, n’étaient-ils pas qu’une petite douzaine à avoir fait ce pari autour d’un certain Jésus ? Et ils n’étaient ni parfaits ni toujours cohérents.

Dans son épilogue, Maalouf partage sa conviction finale : "Je suis persuadé qu’un sursaut demeure possible. Il m’est difficile de croire que l’humanité se résignera docilement à l’anéantissement de tout ce qu’elle a construit." Je veux faire mienne cette conviction. Mais sans naïveté ni paresse. Un changement de cap est urgent.