Opinions
Une chronique de Gisèle Verdruye, professeure de français dans une école secondaire. 


La procédure d’euthanasie de l’enseignement a été consciencieusement élaborée par des spécialistes convaincus qu’il faut le vider de sa substance.


C’est par une belle journée ensoleillée d’octobre que j’ai pris connaissance de la mise à mort du métier que j’ai choisi d’exercer il y a bien plus de vingt ans ! La procédure d’euthanasie a été consciencieusement élaborée, point par point, par des spécialistes convaincus que pour guérir le corps de l’enseignement, il faut le vider de sa substance et n’en garder que l’enveloppe !

Passionnée, motivée, j’ai franchi toutes les étapes du parcours de ma formation de professeur de français parce que je voulais, par-dessus tout, pouvoir transmettre le goût du mot et l’envie de la découverte littéraire. J’aurais pu me satisfaire de rester une amatrice de textes, heureuse de lire pour elle-même, découvrant égoïstement les petites pépites des grands classiques et les nouveautés des plumes montantes.

J’aurais pu me tourner vers une autre voie professionnelle et décider de ne pas me coltiner le regard blasé des adolescents allergiques aux textes en général et aux récits romanesques en particulier. J’aurais pu refuser de passer des heures à décortiquer la tirade d’Agrippine extraite de Britannicus pour trouver le meilleur moyen d’en faire profiter une classe dont l’option principale est scientifique et donc assez éloignée des subtilités du langage racinien.

J’aurais pu prendre mes jambes à mon cou au lieu de participer patiemment, parfois avec abnégation, à des journées de formation sur les genres littéraires et la réalisation, pour la énième fois, d’une séquence de cours pour les faire découvrir aux élèves. J’aurais pu, mais je ne l’ai pas fait ! Ni par gloriole ni par un héroïsme de mauvais aloi ! Non ! J’avais juste envie !

Envie de raconter pourquoi Victor Hugo écrit Les Misérables ! Envie de montrer comment Villon émeut son lecteur dans La Ballade des pendus, pourquoi les paysans du XIIIe siècle se régalent à l’écoute des aventures de Renart, par quels moyens Paul Nougé invite André Breton à pratiquer un surréalisme plus créatif, quelles ont été les angoisses du jeune Lautréamont dans Les Chants de Maldoror ! Envie de leur faire écouter la musicalité de la tirade du "Non, merci !" de Cyrano de Bergerac, de leur faire saisir les respirations de Figaro se lançant dans un monologue désespéré le jour de son mariage ! Envie d’expliquer les tribulations d’Apollinaire ballotté dans toute l’Europe avec son frère par une mère aventurière, de raconter le combat de Fernand Dumont, doux poète rêveur et résistant mort en déportation, de dévoiler les ressorts comiques et dramatiques d’une pièce aussi dingue que Le Père Noël est une ordure !

Mais tout ça, c’est bien fini ! Plus de transmission du savoir et surtout pas d’interrogation sur ce savoir ! Désormais, le cours de français des second et troisième degrés sera consacré à la rédaction de fiches informatives, de synthèses, de demandes argumentées replacées dans une relation asymétrique. Il faudra évaluer la capacité de l’élève à respecter la procédure et surtout à justifier celle-ci ! Il devra montrer qu’il parvient à choisir des critères pour comparer deux textes informatifs, qu’il sait s’adresser correctement au destinataire de l’argumentation, qu’il peut raconter à un auditoire et dans un langage adapté une "rencontre avec une œuvre culturelle" ! La vie de l’auteur ? Superflue ! Le bain de textes si longtemps recommandé pour appréhender une œuvre ? Oublié ! Quelques dates à retenir pour replacer des éléments dans leur contexte ? Du temps perdu ! Il faudra équiper pratiquement les élèves pour qu’ils deviennent de bons petits exécuteurs de tâches ! Et nous aurons l’obligation légale d’appliquer ce programme de français exaltant et si enrichissant !

Et voilà ! Au nom de la recherche d’une excellence au rabais, on expurge l’enseignement des savoirs qui sont la clé de compréhension de notre monde pour leur substituer des compétences bien pratiques et utiles ! Mais ce n’est pas le métier que j’ai choisi d’exercer et pour lequel j’ai été formée ! Visiblement, ce métier-là est condamné. Peut-être même déjà enterré…