Une chronique de Laura Rizzerio, professeur de philosophie à l'UNamur.

La prudence est assimilée à une attitude habitée par l’hésitation, la peur, la méfiance… Elle est pourtant davantage, et apparaît comme indispensable. Chronique philo

On ne compte plus, depuis quelque temps, les appels à la "prudence" : face aux intempéries ou aux épidémies, mais aussi face aux décisions politiques à prendre dans des matières aussi délicates que le budget, l’économie, le climat ou la sécurité sociale. En Belgique, c’est le contexte des négociations pour la formation d’un gouvernement fédéral qui suscite les appels à la "prudence". Bien que fort différentes dans leur objet, ces références à la prudence trouvent un commun dénominateur dans l’invitation à agir avec circonspection face à ce qui constitue une menace. La "prudence" est ainsi assimilée à une attitude habitée par l’hésitation, la peur, la méfiance voire la fermeture sur soi et c’est souvent ainsi, d’ailleurs, qu’elle est définie dans les dictionnaires. Mais la "prudence" peut-elle se réduire à cette définition ?

Prendre la bonne décision au bon moment

La philosophie ainsi que la tradition chrétienne enseignent que la prudence est une vertu, celle-là même qui rend possible l’exercice d’autres attitudes que nous qualifions naturellement d’excellences du caractère et du comportement : la justice, la maîtrise de soi, la force d’âme, le courage. Suivant cette tradition, la "prudence" serait plutôt un état de perfection permettant un agir bon qu’une attitude de retenue face aux choix à poser. "Prudent" est en effet celui qui sait prendre, en pleine conscience, la bonne décision au bon moment, grâce notamment à la connaissance de la situation dans laquelle il doit agir, à la perception claire du but qui doit être poursuivi, ainsi qu’à la clairvoyance concernant les moyens pour atteindre celui-ci. Certes, cela implique d’avoir acquis un certain nombre de qualités permettant de poser ce choix éclairé dans des situations particulières et parfois difficiles : l’attention à la réalité et le désir de connaître les choses comme elles sont réellement, en évitant toute forme de distorsion de faits ; la droiture du désir dans son orientation au bien reconnu comme le seul véritable but à poursuivre ; l’humilité accompagnée d’ingéniosité dans l’action et dans le choix des moyens pour atteindre le but ; l’habileté à estimer si une action est souhaitable ou pas en fonction du bien à poursuivre ; la capacité à accepter le risque que le choix comporte.

Un sage, vertueux en tout

Toutes ces caractéristiques font du "prudent" non pas un sujet habité par l’hésitation, mais un sage vertueux, désireux d’agir en vue du bien commun. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque (VI, 5), disait d’ailleurs du "prudent" qu’il est le seul à pouvoir choisir avec exactitude ce qui est bon et avantageux non seulement dans un domaine particulier mais d’une façon générale, c’est-à-dire eu égard à ce qu’il y a de plus précieux et plus important pour une vie et pour une cité : le bonheur et l’accomplissement de soi. Et de ce fait, toujours dans l’Éthique à Nicomaque (I, 13), il invitait les "véritables politiques" à s’adonner à l’étude de la vertu en vue de faire de leurs concitoyens des gens de bien capables de respecter les lois (4).

Les vertus sont indispensables

C’est dire si la philosophie et la tradition occidentale qui l’a suivie ont vu en la "prudence" une richesse inestimable pour agir avec raison et justice dans toute situation, y compris les plus complexes. Si nous avons aujourd’hui réduit la "prudence" à la circonspection, c’est sans doute parce que, au fil du temps, nous avons abandonné la référence aux vertus en lui préférant un modèle jugé plus rassurant comme celui des "procédures", convaincus que ce modèle pouvait mieux que la vertu nous mettre à l’abri des risques. Mais nous constatons que cela ne marche pas, et que les choix urgents à poser dans le domaine de la gouvernance, de la bioéthique, de l’usage des technologies, mais aussi nos choix quotidiens relatifs à la manière de consommer, d’habiter ou de nous déplacer constituent des dilemmes inextricables. Nous ne parvenons pas à nous décider entre la sauvegarde de la planète et notre confort, entre le partage des richesses et notre plaisir individuel, entre le choix du bien commun et les intérêts particuliers, entre le service à la société et les calculs électoraux. Le respect des procédures et les calculs ne nous aident pas à trancher parce qu’ils restent extérieurs à nous et ne peuvent pas orienter nos comportements vers ce qui est réellement bon. Seule la vertu le pourrait. La crise que nous traversons - mondialement - questionne : et si l’on renouait avec un leadership vertueux pour éviter l’effondrement ? Il est peut-être temps de faire l’éloge de la vraie "prudence" !