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CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

C'était le 8 octobre 2003. Par le biais d'un amendement à un assez secondaire projet de loi sur la santé publique, les députés de la majorité et de l'opposition décidaient de réglementer l'exercice de la pyschothérapie. Depuis, le monde des psys français est entré en ébullition. La nouvelle réglementation, qui doit encore passer le cap du Sénat, n'entrera pas en vigueur avant six mois, mais dès maintenant, la profession se mobilise.

Ce samedi, un grand meeting réunira à Paris des centaines de psychologues, de psychiatres et de psychothérapeutes bien décidés à lutter «contre les projets orwelliens du ministère de la Santé».

Ledit ministre, Jean-François Mattéi, jure lui ne pas vouloir régir la santé mentale de façon «stalinienne autoritaire», mais être animé par le bon sens, le souci des responsabilités, et la loi Kouchner sur les droits des malades, qui impose à l'Etat de garantir la qualité des soins dispensés.

Or, en France aujourd'hui, «n'importe qui peut visser sa plaque sur la façade d'un immeuble en s'arrogeant le titre de psychothérapeute», explique le député chiraquien Bernard Accoyer, un des pères du texte. Ce vide juridique dû à la non-réglementation du statut de psy fait «courir de graves dangers» à la population: erreurs de diagnostic, traitements inadaptés, pathologies mal prises en charge, etc. Ce risque est d'autant plus préoccupant que «les populations qui suivent des psychothérapies sont plus fragiles que d'autres».

Dès lors, la réforme limite la prescription et la mise en oeuvre des psychothérapies aux professionnels qualifiés en psychiatrie, aux psychologues cliniciens, aux médecins ayant suivi les formations requises, ou à défaut aux non-diplômés dont les connaissances ont été dûment évaluées. Un garde-fou jugé d'autant plus justifié que l'on sait une certaine psychothérapie perméable aux dérives commerciales voire sectaires.

Les psys, eux, ne décolèrent pas. La fronde est menée par le médiatique philosophe Bernard-Henri Lévy et par le directeur du département de psychanalyse de l'université Paris-VIII Jacques-Alain Miller, qui n'est autre que le gendre de Jacques Lacan. A les entendre, cette réforme met la psychanalyse rien moins qu' «en danger de mort»

«L'idée reçue du charlatan»

D'abord, parce qu'elle excluera de ce métier tous les «laïques» du freudisme: ces praticiens venus à l'exercice de la psychanalyse par d'autres disciplines que la médecine (philosophes, linguistes, littéraires, etc.). Ensuite, parce qu'elle «alimente l'idée reçue d'un univers de charlatans où l'on se mettrait analyste comme on se mettait jadis grand coiffeur», dixit Lévy. Or, si elle n'est pas réglementée, la formation d'un praticien est très codifiée: codes de déontologie, procédures de validation, analyses didactiques, techniques d'évaluation, séminaires, stages cliniques, etc.

La réforme propagerait aussi l'idée reçue selon laquelle l'expérience analytique n'aurait d'autre visée que thérapeutique. Or, rappelle le syndicat des psychologues, la psychothérapie «ne se limite pas au traitement des troubles mentaux».

Elle a aussi «une dimension préventive». Et elle est d'autant moins strictement thérapeutique qu'une partie de sa mission consiste à interroger les choix existentiels des patients. Une telle vision des choses, selon BHL, constituerait «un grand bond en arrière de 50 ou de 100 ans, qui nous fait renouer avec les pires idées reçues d'un scientisme dont la coupure freudienne avait, croyait-on, fait justice. Comme on est loin, avec cette furieuse envie de guérir, de la plus forte idée du freudisme, qui est celle de l'impossible guérison».

Précisément, la réforme révélerait une «abyssale ignorance» des fondements même de la démarche psychanalytique. Notamment du fait qu'il s'agit d'un processus tellement individuel qu'il peut difficilement être codifié, évalué, planifié, réglementé, unifié par «des contrôleurs de la santé mentale». Ces «superpréfets de l'âme», que Bernard-Henri Lévy voit «chargés de dresser des listes de professionels agréés, d'établir et de comparer des statistiques, de contrôler la durée moyenne des cures, bref de veiller sur une santé publique conçue sur le mode, une fois de plus, du médicalisme le plus obtus et, surtout, le plus anxiogène».

© La Libre Belgique 2004