Une opinion de Guillaume de Stexhe, professeur émérite, Université Saint-Louis, Bruxelles.

Plonger le regard dans l’abîme donne le vertige, ou la nausée. Et pourtant, quand la réalité donne envie de la fuir, c’est qu’il est urgent d’en prendre la mesure.

Sara Daniel, reporter au Nouvel Observateur, et Benoît Kanabus, philosophe belge qui se trouvait en mission universitaire à Erbil lorsque Daech, le "califat", a conquis le nord et le centre de l’Irak, ont tous deux vécu cette tornade auprès de ceux et de celles qui l’ont subie de plein fouet. Ils en ont tiré un livre (1) original, terrible et beau, construit autour de celle qu’ils nomment Marie - et que certains de ses proches ont appelée la putain du califat parce que "l’État islamique au Levant", l’avait - avec combien d’autres… - réduite en esclavage sexuel.

La qualité littéraire de ce livre, la palette de registres qu’il met en œuvre dans une sorte de vision kaléidoscopique, réussissent le tour de force de sonder cet abîme, mais sans fascination, et avec une sobriété qui déjoue tout voyeurisme.

Dès les premières pages se révèle, avec un vrai talent d’écriture, une expérience précise du pays, des gens, de l’histoire.

La mort vivante des "sabiya"

Le décor, c’est le nord désertique de l’Irak, patrie d’Abraham et de Nabuchodonosor, où chrétiens, yézidis, kurdes et musulmans sunnites cohabitent depuis treize siècles. Le contexte actuel se met en place au fil d’un récit éclaté qui entrelace l’horreur vécue par Marie, ce que les auteurs ont eux-mêmes vu et vécu sur place, et de brefs rappels culturels et géopolitiques : quatre décennies de feu et de sang - avec notamment l’injustifiable invasion anglo-américaine - qui ont disloqué la société irakienne, puis syrienne, et débouché sur la naissance du Califat et sur sa sauvagerie religieusement codifiée, organisée en un État médiatiquement et militairement très efficace.

Le personnage unique, que le livre rend intensément présent mais laisse avec pudeur indistinct, c’est cette jeune femme qui a décidé de briser la honte et de faire connaître ce qu’elle a vécu comme ses milliers de compagnes - le plus souvent yézidies, parfois chrétiennes comme elle. La glissade progressive au rang de mécréants sans droits pour leurs voisins musulmans sunnites, révoltés contre l’occupant occidental et abreuvés de prêches haineux ; la montée des menaces et des violences ; enfin, l’arrivée des guerriers en noir qui s’emparent de ceux qui n’ont pu fuir à temps. Pour les hommes qui refusent la conversion à l’islam, c’est l’exécution, souvent dans des conditions atroces ; pour les jeunes femmes, les jeunes filles, les gamines même, ce sera la mort vivante des sabiya, les esclaves sexuelles.

Vendue treize fois

Une mort organisée et codifiée. Le transport et le rassemblement dans des "maisons de femmes", pour la distribution, nues, aux notables du Califat en guise de tribut, et aux combattants comme prime de recrutement, annoncée sur le Web (avec photos) et qui les attire du monde entier. Commencent alors les viols, les coups, recommencés chaque jour, répétés chaque nuit. Et réglés par un manuel officiel de l’esclavage : violer l’esclave, c’est le droit strict du propriétaire - et même un acte de piété, car c’est châtier la mécréante. Et si son corps est un puits de péchés, par un étrange tour de passe-passe théologique, le viol le purifie… L’esclave est non seulement proie et trophée, mais marchandise qui se vend, s’achète, se revend : treize fois pour Marie, avec enregistrement administratif et carnet de propriété tamponné. À des marchands de femmes, qui parfois la louent à la criée pour la journée ou la semaine. À des acheteurs de tous âges, de tous genres, du jeune guerrier au vieux prédicateur, du décapiteur au journaliste - et à leurs familles. Et toujours et à nouveau, les viols jour et nuit et les coups.

Des milliers de violeurs impunis

Marie a compté les jours de sa mort, le nom et le visage de chacun de ses bourreaux - irakiens, syriens, tchétchènes, français, allemands, belges… Jusqu’à ses derniers possesseurs, un jeune Français peu ardent au combat et devenu marchand d’esclaves, et sa femme, convertie fanatique, tortionnaire dans la police de la vertu. Sentant venir la défaite, le couple revend son cheptel humain pour financer son départ : un ancien voisin de Marie, engagé dans une association humanitaire irakienne, trouvera chez un ami musulman l’argent nécessaire à son rachat.

Revenue du pays de la mort, Marie est mal accueillie par sa famille, sa communauté, ses voisins à qui elle rappelle trop de hontes. La première question que lui posera son neveu, jeune prêtre formé à Rome, est désespérante : "Avec combien d’hommes as-tu couché ?" Pourtant, indomptée, elle a revécu. À force d’opérations, son corps brisé de partout par les coups est rafistolé.

Mais ce qu’elle attend, ce qu’elle demande, c’est la justice. Jusqu’ici, aucun des vendeurs ou acheteurs de ces milliers d’esclaves, aucun de ces dizaines de milliers de violeurs, n’a été jugé pour ces crimes contre l’humanité.

Une froide organisation

Il y a à cela une sorte de précédent. Après la découverte des usines de la mort nazies, il a fallu assez longtemps - le procès d’Eichmann, en 1961, pour que nos sociétés réalisent et intègrent vraiment le caractère unique de ce qui avait pris corps là-bas, et qui n’est pas une question de nombre de victimes : la froide organisation d’un racisme absolu, la déshumanisation méthodique et totale d’une catégorie d’humains. Cette lucidité lentement acquise nous rend désormais un peu plus conscients de ce qui est en germe dans tout acte antisémite ; de la même façon, la génération Black Lives Matter semble percevoir enfin mieux que la nôtre à quoi conduit la logique qui habite le racisme banal. Peut-être devons-nous, de même, comprendre aujourd’hui que ce qui a pris corps dans le Califat, avec la légitimation religieuse, l’organisation bureaucratique et la codification juridique de l’esclavage des femmes et de leur viol, dont la propagande faisait une gloire et une publicité, c’est le féminicide absolu. La radicalisation consciente et, en ce sens, la vérité, de la soumission des femmes au pouvoir, à l’appétit, à l’humeur et à la violence des hommes.

Encore aujourd’hui

Qu’on m’excuse de le rappeler ici : C. Lamfalussy, de La Libre Belgique, fut le premier à faire entendre la voix d’une esclave sexuelle yézidie, Nadia Murad - qui reçut le prix Nobel de la paix en 2018. Pour que je sois la dernière : c’est le titre qu’elle a donné au récit de ce que, comme Marie la chrétienne, elle appelle les jours de sa mort. Hélas… des esclaves semblables à ce qu’elles furent sont aujourd’hui encore aux mains de leurs "propriétaires", dans les camps du Kurdistan où la loi du Califat continue de régner. Et surtout, du Sénégal à l’Érythrée, les djihadistes de Boko Haram ou de l’"État islamique au grand Sahara" multiplient eux aussi les razzias de femmes et de filles mécréantes, leur mise en esclavage sexuel, leur commerce. Loin de s’être éteinte avec le Califat, le féminicide absolu continue à se diffuser : jusqu’aux approches du Congo, à présent, où œuvre "l’homme qui répare les femmes", le Dr Mukwenge, que le prix Nobel a pour cette raison associé à Nadia Murat.

Si nous le comprenons, et si nous en devenons plus lucides sur ce qui anime et oriente toute forme de soumission des femmes à la loi des hommes, sur l’alibi que le religieux et l’idéologie peuvent offrir à la violence sexiste, ce livre mince et lourd n’aura pas fait entendre en vain la voix de La putain du califat.

>>> (1) Sara Daniel et Benoît Kanabus, "La putain du califat", Grasset, 2021, 206 p., 18,50 € (France)