Une opinion de Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique, membre de l'Académie royale de Belgique.

Face au drame israélo-palestinien qui resurgit à nouveau, avec son cortège de violences, il est évident que la logique de la confrontation ne peut rien résoudre. Le processus de paix, engagé à Oslo en septembre 1993, s’est décomposé en raison d’un imbroglio de méfiances et d’impuissances. Dans un article de réflexion, Edgar Morin (1) expliquait que la stratégie de la paix (et donc de la réconciliation) entre Israël et la Palestine passe par une double reconnaissance: reconnaissance du devoir moral israélien à l’égard de la Palestine et reconnaissance palestinienne du problème d’insécurité israélien. Et il ajoutait que cette double reconnaissance devrait être accompagnée par des actes de renoncement solennels à la violence de part et d’autre. Morin évoque “un grand acte éthique: le pardon mutuel pour tous les crimes commis de part et d’autre”. Seul moyen de rompre avec le cycle de la violence et la loi du Talion. Au fond, l’analyse de Morin tend à démontrer que la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens ne peut être le seul résultat d’une négociation. Elle passe par la compréhension des problèmes de l’autre et la volonté de sortir d’une logique centrée sur la défense de ses propres intérêts.

Lassitude israélo-palestinienne

Dans le cas du conflit israélo-palestinien, la lassitude est forte aussi: lassitude d’une majorité d’Israéliens face à un guérilla urbaine, l’intifada, accompagnée d’actes terroristes; lassitude des Palestiniens, qui ne disposent toujours pas d’un Etat autonome et viable, qui voient leur économie asphyxiée, et dont la situation générale demeure d’une grande précarité. Toutefois, la lassitude ne signifie pas nécessairement la fin des frustrations que provoquent les colonies de peuplement en Cisjordanie, et elle n’atténue pas la rage désespérée de jeunes Palestiniens qui les fait basculer dans des idéologies maximalistes quand ils ne choisissent pas une attitude de résignation.

Vaincre les méfiances séculaires

Mais la lassitude ne conduit pas nécessairement à la réconciliation. Il en faut davantage. Ce qu’il faut, c’est un changement de perception d’autrui. Pour cela il faut vaincre des méfiances parfois séculaires. Le diplomate Robert Rothschild, dans ses mémoires (2), explique que le chancelier Adenauer, “l’anti-Bismarck”, était guidé par la forte conviction de l’ancrage de l’Allemagne dans l’Europe (malgré le “drang nach Osten” qui guida longtemps les gouvernants allemands) et de la consolidation de ses structures politiques pour éviter une répétition de l’échec de Weimar. Rothschild narre l’extraordinaire événement de la Conférence de Londres de 1954 qui voit la fin du statut d’occupation de la République fédérale d’Allemagne et l’adhésion de celle-ci à l’OTAN: les ennemis d’hier, prenant conscience des nouveaux enjeux de la Guerre froide, dans un monde encore dominé par le mythe des souverainetés égoïstes, décidaient de confier leur sécurité à une Alliance où leurs armées étaient intégrées dans une organisation commune…Belle illustration d’une Europe réconciliée avec elle-meme.

Il y a quelques conditions indispensables à la réconciliation. Elle vise non pas au règlement du conflit mais à son dépassement. Elle ne peut avoir lieu sans justice. N’oublions pas que l’Europe s’est construite après que justice fut rendue à Nuremberg. Et c’est là qu’intervient la justice pénale internationale. Elle est un outil de réconciliation nationale. Par son champ d’activité, elle doit contribuer à dégager les responsabilités et permettre une juste réparation au bénéfice des victimes. Sans la recherche de la vérité sur les crimes commis, la réconciliation ne paraît pas possible. Et précisément il ne peut y avoir de réconciliation sans vérité. On perçoit bien, de ce point de vue, le chemin qu’il reste à parcourir entre la Turquie et l’Arménie.

Un modèle européen de la réconciliation ?

Il y a sans doute d’abord l'existence d'un réel fonds culturel commun de longue date. Cette communauté culturelle judéo-chrétienne autant que gréco-romaine ne fait-elle pas de tous les peuples européens des cousins germains ? Des peuples entre lesquels toute réconciliation politique apparaît comme un retour à un passé partagé, fût-il déchiré épisodiquement. Charlemagne et Charles-Quint autant que Dante, Michel-Ange ou Rubens, Erasme et Thomas More, Shakespeare, Voltaire, etc, sont davantage des Européens qui voyageaient à cette échelle que de simples "nationaux". De même du style gothique ( à partir de la cathédrale de Sens en 1130) ou du latin longtemps partagé de Naples à Varsovie et enfin, de nos jours, de la démocratie. On ne peut pas en dire autant entre les deux bords nord et sud de la Méditerranée. Ce fonds culturel commun européen de longue date est le socle profond sur lequel viennent se greffer les facteurs facilitant la "réconciliation" à savoir le contexte, les institutions, les hommes, la lassitude, le geste symbolique qui amorcent la dynamique du changement de perception sur base de vérité et justice (responsabilité et réparation).

Il est généralement admis que la réconciliation franco-allemande et la réconciliation germano-polonaise ont constitué un modèle pour les Etats européens et même au-delà. Il est certain aussi que les acteurs institutionnels européens ont joué un rôle d’acteurs à part entière de la réconciliation en Europe : l’UE, le Conseil de l’Europe, l’OSCE. Les contentieux n’ont pas été oubliés mais dépassés pour faire prévaloir la norme de « bon voisinage » entre Etats-membres de l’UE. En fait, c’est plus complexe. Il y a eu en Europe un travail de la mémoire très approfondi, afin de reconnaître les drames vécus de part et d’autre. Mais il y a eu aussi la volonté de dépasser la confrontation entre anciennes « victimes » et anciens « bourreaux » ou « agresseurs ». En 2012, l’UE reçut le Prix Nobel de la paix pour sa contribution à la paix, à la réconciliation et à la démocratie sur le continent. Peut-on dire alors que l’UE est devenue un laboratoire de la réconciliation? C’est sans doute vrai mais force est de constater que le continent européen s’est déchiré sur ses marges. D’abord dans les Balkans, ensuite en Ukraine. Au point que l’on peut dire que la réconciliation est moins un état qu’un « horizon » : un objectif qu’on n’atteindra jamais pleinement. Et dès lors on perçoit que la réconciliation est un ensemble d’éléments : elle va des Etats aux associations en passant par les organisations internationales ; elle se déroule à plusieurs niveaux : international, régional, transfrontalier, local. Elle se déploie à travers une multitude d’actions : réparations matérielles et symboliques, pardons exprimés en public, gestes de repentance (le chancelier Brandt dans le ghetto de Varsovie), commémorations : il s’agit tout à la fois d’exprimer un regret sincère et de rétablir la confiance avec la victime. Le rapport au passé y est important. On sait que tant que la Russie n’aura pas fait toute la lumière sur les massacres de Katyn, des tensions subsisteront avec la Pologne. Mais le modèle européen de réconciliation est-il exportable ? C’est parce qu’il y a un projet commun que les Etats européens ont su dépasser leurs antagonismes et envisager un avenir commun. Dans d’autres régions du monde, on a appris à vivre côte à côte, mais sans relation de confiance. Le projet européen va plus loin. En effet, il mêle les objectifs de vérité, de pardon, de justice et de paix, se renforçant mutuellement. C’est en cela qu’il est unique aujourd’hui.

>>> (1) Edgar Morin, Israël-Palestine : le simple et le complexe, Le Monde, 2/02/2001

>>> (2) Robert Rotschild, Un phénix nommé Europe : mémoires 1945-1995, Bruxelles, Racine, 1997.