Une carte blanche d'Eva Smets, Directrice Oxfam Belgique

Selon l’Organisation Internationale du Travail, 64 millions de femmes ont perdu leur emploi l'an dernier. La perte d’emploi formel a atteint 5 % chez les femmes en 2020, contre 3,9 % chez les hommes. Les conséquences économiques de la pandémie sont donc nettement plus graves pour les femmes, qui sont surreprésentées dans les secteurs où les salaires sont bas, les avantages sociaux rares et la sécurité de l'emploi la plus faible. Au lieu de résoudre la question centrale des inégalités femmes/hommes dans le monde du travail, les gouvernements l’ont ignorée et ça leur a coûté 800 milliards de dollars en perte de revenus.

Ces estimations prudentes excluent des centaines de millions de femmes qui travaillent dans l’économie informelle - employées de maison, vendeuses sur les marchés et travailleuses agricoles - qui ont été sommairement renvoyées chez elles ou dont les heures et les salaires ont été considérablement réduits.

Les femmes représentent la grande majorité des travailleurs informels dans les pays à moyens et faibles revenus. Ici aussi, elles ont été plus nombreuses à avoir perdu leur emploi (précaire) que les hommes. Au cours du seul premier mois de la pandémie, les 740 millions de femmes travaillant dans l’économie informelle dans les pays à revenu faible ou intermédiaire ont perdu 60 % de leurs revenus et n’ont pas bénéficié d’allocations de chômage puisqu’elles sont exclues des dispositifs de protection sociale.

Qui assume le travail de soins ?

Pour couronner le tout, les femmes se sont vu confier des responsabilités supplémentaires en matière de soins. Des responsabilités qui pesaient déjà lourd sur leur quotidien puisqu’avant l’arrivée de la pandémie, elles assuraient plus des 3/4 du travail domestique non rémunéré et comptaient pour 2/3 des travailleurs dans le secteur du soin. Une contribution qui, si elle devait être chiffrée, atteindrait la somme astronomique de 10.800 milliards de dollars par an, soit plus de trois fois la taille de l'industrie technologique mondiale.

Les effets de ces changements spectaculaires se feront sentir de manière inégale pendant les années à venir. On s'attend à ce que, d'ici 2021, 47 millions de femmes supplémentaires dans le monde tombent dans l'extrême pauvreté, vivant avec moins de 1,90 dollar par jour.

Un grand écart en Belgique aussi

Il y a trois semaines, le Conseil bruxellois pour l'égalité entre les femmes et les hommes a également publié un rapport qui doit toutes et tous nous interpeller. Il démontre que la crise provoquée par la pandémie a touché les femmes de manière disproportionnée en termes d'emploi, de santé, de violence domestique et d’insécurité économique.

Les femmes qui sont temporairement au chômage, par exemple, gagnent jusqu'à 131,10 euros de moins par mois que les hommes. En outre, 4.100 bruxelloises ont quitté le marché du travail pendant le premier confinement et ne l’ont toujours pas réintégré. (Une tendance que l'on observe également dans les pays à revenu faible ou intermédiaire).

En Belgique toujours, on observe un accroissement du risque de faillite pour les entreprises actives dans le secteur des soins, où travaillent de nombreuses femmes. Ce secteur représente à lui seul un cinquième de toutes les faillites à Bruxelles. C'est pourquoi le Conseil bruxellois a explicitement demandé que la relance économique intègre la dimension de genre, une demande qu'Oxfam soutient sans réserve.

Oxfam va plus loin et demande également que le gouvernement reconnaisse tout le travail invisible effectué par les femmes. Là aussi, l’écart est frappant : 56% du travail accompli par les femmes en Belgique n'est pas rémunéré, qu’il s’agisse de nettoyer, s'occuper des enfants ou des personnes âgées. Pour les hommes, ce pourcentage avoisine les 36%. Au total, les femmes consacrent en moyenne une heure et demie de plus que les hommes aux tâches de soins.

Par ailleurs, les hommes travaillent également environ une heure et demie de plus que les femmes. Les hommes et les femmes travaillent donc le même nombre d'heures par jour, mais les femmes sont payées une heure et demie de moins - parce qu'elles accomplissent davantage de tâches de soins.

Si certains gouvernements ont pris des mesures positives pour assurer la sécurité économique et sociale des femmes, notamment l'injection de 39 milliards de dollars par l'administration Biden dans le secteur de la garde d'enfants et la nouvelle législation en Argentine qui prévoit des horaires de travail flexibles pour les personnes qui s'occupent d'enfants ou de personnes handicapées, la réponse reste tout à fait insuffisante.

Pour une protection sociale universelle

Seuls 11 pays dans le monde ont introduit des horaires de travail plus courts ou flexibles pour les travailleurs et les travailleuses ayant des responsabilités familiales, et 36 pays ont renforcé les congés familiaux et les congés de maladie payés pour les parents et les soignants.

La pandémie et ses conséquences socio-économiques ont démontré l'importance vitale de la protection sociale universelle. La crise a également montré l'importance des investissements dans la santé, des investissements qui peuvent également créer des millions de nouveaux emplois.

Nous avons besoin d'un fonds de protection sociale mondial pour éviter que la pauvreté et les inégalités ne progressent considérablement dans le monde. C'est ce qu'affirme la ministre de la coopération au développement, Meryame Kitir, dans son document de politique générale. Les gouvernements devraient consacrer 2% supplémentaires de leur PIB aux programmes de protection sociale et garantir un revenu minimum aux personnes âgées, aux mères et aux personnes handicapées.

« Monde d’après » : commencer par s’attaquer aux inégalités

Alors que nous sommes en train de passer de l’urgence à la relance, les gouvernements du monde entier doivent saisir cette opportunité pour construire des économies plus égales et plus inclusives pour toutes et tous. Ils doivent investir dans une relance économique fondée sur la justice de genre, climatique et entre communautés, qui donne la priorité aux services publics, à la protection sociale et à une fiscalité équitable, et veiller à ce que chacun, partout, ait accès à un vaccin gratuitement.

Un investissement sans précédent est nécessaire maintenant, un investissement qui donne aux plus vulnérables les moyens de faire face à la crise.

Si nous voulons nous engager en faveur de l'égalité de genre, il faut d’abord s'attaquer aux inégalités mondiales. Il sera essentiel de donner la priorité aux investissements dans une économie à taille humaine qui garantit des emplois durables. Une reprise économique équitable et durable est une reprise qui soutient l'emploi des femmes et le travail de soins non rémunéré grâce à des filets de sécurité sociale solides et des infrastructures de soins durables. Il ne peut pas y avoir de relance post Covid sans que l’on mette au tapis les inégalités de genre.