Une chronique de François De Smet.


Le caractère plastique de l’esprit humain permet à presque n’importe quelle foi de survivre grâce à l’impossibilité de prouver l’inexistence de son objet. Fût-ce un "Monstre en forme de spaghetti géant et volant". Ou une Théière en orbite entre Mars et Jupiter.

Il y a quelques semaines, le premier mariage "pastafarien" légal a été célébré en Nouvelle-Zélande. Les pastafariens, qui réclament la reconnaissance de culte dans un grand nombre de pays, revendiquent leur foi en l’existence du "Monstre en forme de spaghetti géant et volant" qui aurait engendré l’univers après avoir trop bu de bière, ce qui expliquerait que le monde soit quelque peu bâclé aux entournures. Ses premiers prophètes furent les pirates. Ses adeptes sont invités à se couvrir la tête d’une passoire, comme le fait un habitant de Durbuy qui a tenté, jusqu’ici sans succès, d’obtenir le droit de figurer sur sa carte d’identité muni d’un tel couvre-chef.

Le culte pastafarien a été inventé en 2005 par l’Américain Bobby Henderson. Voulant protester contre une décision d’un tribunal du Kansas acceptant l’enseignement du créationnisme au sein des écoles en même temps que la théorie de l’évolution, il a décidé de créer une croyance farfelue afin de réclamer que l’enseignement en soit également dispensé. L’argument est qu’il est tout aussi fondé scientifiquement de défendre que l’univers a été créé par un Spaghetti géant que par un Dessein intelligent - c’est-à-dire pas du tout.

Encore plus juste que prévu

Le gag de Henderson est devenu universel et viral pour deux raisons. L’une, technique, est le développement du Web, dont il est devenu l’un des phénomènes, permettant à des adeptes du monde entier de se déclarer pastafariens. L’autre, de fond, est de proposer un étendard de rassemblement aux agnostiques et aux athées qui, par définition, ne se rassemblent pas autour d’une idée religieuse ou politique mobilisatrice. Mais ce qui est le plus intéressant dans le pastafarisme, c’est qu’en assimilant la nature de la religion à un jeu auquel on se prend au sérieux, il pourrait bien taper encore plus juste que ce que ses créateurs imaginent.

En soi, et peut-être sans le savoir, Henderson n’a fait qu’actualiser la célèbre expérience de pensée du philosophe anglais Bertrand Russell, connue sous le nom de théière de Russell, proposée pour démontrer les limites du discours axé sur la foi. Supposons, nous dit Russell, que j’affirme qu’une théière est en orbite quelque part entre les planètes Mars et Jupiter, et que je développe une croyance à partir de cela. Comme il est physiquement impossible de prouver que cet objet ne s’y trouve pas - il est trop petit, insaisissable - je puis sans risque en poser l’existence. De fait, suggère Russell, la religion ne tient que par une chose : l’impossibilité de prouver l’inexistence de quelque chose. Il est donc insensé de fonder une foi sur l’impossibilité de prouver l’inexistence de son objet. Car certes, on ne peut pas prouver l’inexistence de la théière ; mais on peut scientifiquement démontrer que son existence est très, très, très peu probable. Même chose pour les fées, les Schtroumpfs, le Monstre en Spaghetti volant - et l’ensemble des religions. Autrement dit, refuser de réfuter l’invraisemblance par fausse humilité épistémologique revient à entretenir l’obscurantisme.

Personne n’y croirait

L’argument de la théière, comme celui du Spaghetti, est donc une invitation aimable aux croyants à interroger le réalisme du contenu de leur foi : si on relatait aux informations l’histoire de gens transformés en statues de sel, d’un buisson ardent, d’un homme qui marche sur l’eau ou qui ressuscite, comme si cela était arrivé hier, personne n’y croirait une minute, en ce compris les fidèles actuels des grandes religions monothéistes. Ce que permet la foi, c’est l’espace-temps : les faits de révélation qui fondent la religion sont si anciens que le temps écoulé dilue le sentiment d’invraisemblance, et offre à l’esprit accoutumé par la culture religieuse et les rites une distance permettant de ne pas remettre en cause des idées et des récits qui, objectivement, s’écrouleraient sous le poids de leur mysticisme dans le monde actuel. Une religion naît donc de mythes auxquels des contemporains décident, consciemment ou non, d’offrir une cristallisation prenant la forme d’une synthèse entre un récit de la création, un héros incarnant la présence de Dieu, et une éthique à laquelle les hommes doivent se conformer - éléments qui, peut-on supposer, se trouvaient en gestation à chaque époque dans chaque lieu où une religion est apparue telle une synthèse des besoins en latence. Le caractère plastique de l’esprit humain, qui est aussi ce qui lui a permis d’évoluer et de s’adapter, permet à presque n’importe quelle foi de survivre grâce à l’impossibilité de prouver l’inexistence de son objet, quel qu’il soit, en permettant au récit religieux de s’adapter en permanence.

Exemple : on se rend compte au fil du temps qu’il n’y a pas de paradis dans les nuages des cieux ni d’enfer au centre de la Terre ? Pas grave : disons que tout cela se trouve dans une autre dimension à inventer au-delà de l’espace physique connu. Le temps et le marché des convictions feront le reste, transformant en paraboles les récits les plus invraisemblables - aucun miracle qui n’ait de sens ou un message à délivrer, bien entendu.

Besoin de culte

C’est cela que vient bousculer par la jubilation de l’absurde le Monstre en Spaghetti volant. Mais là où ses promoteurs pourraient avoir davantage raison qu’ils ne le pensent, c’est qu’il n’est pas impossible que toute religion se soit réellement créée d’une manière similaire. C’est-à-dire comme un canular, mais un canular pris au sérieux : en créant une image, un nom, une figure à laquelle accrocher des idées formant la synthèse de leur temps, et puis en s’y mettant à y croire. Ainsi, il n’y a pas de preuves directes de l’existence d’un certain Jésus au premier siècle, à moins de croire sans ciller des Evangiles relatant des événements et propos supposés avoir eu lieu des dizaines d’années avant d’être mis par écrit - ce qui en soi remplirait de perplexité tout critique historique. Mais il ne fait nul doute qu’un besoin de culte monothéiste et pacifiste a émergé à cette époque, et a pu se cristalliser sur une figure, dont il faut admettre la possibilité qu’elle a pu exister, mais aussi la possibilité qu’elle fût mythique.

On rappellera aussi qu’un canular - authentique et revendiqué cette fois - est à la base de la confrérie des Rose-Croix, au départ d’une blague de théologiens allemands ayant inventé de toutes pièces l’existence d’un certain Christian Rosenkreutz. Cela n’empêche pas les Rose-Croix de constituer aujourd’hui un ordre spirituel et hermétiste très sérieux, doté d’une doctrine bien réelle. De quoi méditer sur le besoin de croire des hommes, et leur propension à lui donner corps à toute occasion. Une idéologie, une religion peut donc naître comme un jeu, auquel on se prend et qui devient sérieux au point de faire boule de neige de sa propre consistance.

Ainsi, si les pastafariens existent toujours dans cent ans, il sera permis de se poser la question : et si, au-delà du gag et de la revendication politique, ne s’était pas créé là réellement la religion de notre époque, reflétant les idées les plus communément admises relatives à la science, au doute, au refus de l’argument d’autorité ? Avec une énorme différence du Pastafarisme - car il en faut toujours une - vis-à-vis de tous ces cultes qui l’ont précédé : la foi en la contingence de toute chose, et non en un principe créateur. De quoi conclure que chaque époque génère ses envies de conversion, et ses besoins de rassemblement.