Opinions

Il n'y a pas longtemps, au milieu d'une réunion chez des amis de jeunesse, je me suis retrouvé embarqué dans une discussion tendue avec mes hôtes (à un moment donné, on aurait dit qu'ils allaient me chasser de chez eux) au sujet des voyages des jeunes gens visitant les camps d'extermination en Pologne. Je soutenais qu'il y avait quelque chose de parfaitement tordu dans cette volonté d'instiller dans l'esprit des jeunes Israéliens le doux venin de l'éternelle victimisation et de faire tenir pour eux le monde des valeurs sur quelque chose d'aussi négatif et d'aussi absolu dans sa négativité que les camps d'extermination nazis.

Aux yeux de mes hôtes, dont les fils avaient fait le voyage en Pologne et s'en enorgueillissaient comme un musulman qui tirerait vanité d'avoir fait le pèlerinage à La Mecque, l'opinion que j'exprimais entre les quatre murs de leur maison relevait de l'hérésie, pas moins. Je leur paraissais égaler en ma cruauté les pires négateurs du génocide. J'avais secrètement pitié d'eux et de leurs pareils pour qui on ne peut opposer à leur monde spirituel aucun centre de gravité autre qu'Auschwitz autour duquel s'organisent leurs pensées. Comme par exemple que nous devons être forts pour qu'Auschwitz ne se répète pas. Et qu'il est préférable de cesser d'être trop critiques avec nous-mêmes car c'est la haine de soi qui a conduit (selon eux) à l'affaiblissement du peuple juif et à la possibilité d'Auschwitz. Et que nous cessions d'avoir pitié des Palestiniens dont l'objectif est tout entier dans notre anéantissement. A vrai dire, je repère dans bon nombre de réactions de colère publiées sur mon blog (1) les traces de cet attachement fanatique à la religion d'Auschwitz qui est devenue, dans une large mesure, la religion dominante en Israël, beaucoup plus que le judaïsme.

Un jour, je n'ai pas eu de chance et, à cause de la grève générale décrétée alors par Amir Peretz et qui paralysait le pays et empêchait également l'entrée dans le pays et la sortie du pays par voie aérienne, j'ai été bloqué pendant trois jours à l'aéroport de Londres jusqu'à ce que British Airways me trouve une solution originale : me faire prendre le vol de Varsovie, car à partir de là, m'a-t-on soufflé à l'oreille dans le plus grand secret, les vols pour Israël partent comme d'habitude parce qu'il s'agit des vols empruntés par les jeunes gens de retour de leur pèlerinage à Auschwitz. La religion d'Auschwitz, m'est-il alors apparu sans laisser le moindre doute, contrebalance tous les Commandements de la grève, même aux yeux de ce Staline à moustache de Peretz.

J'ai bien évidemment accepté cet arrangement et je me suis retrouvé dans un avion de la compagnie polonaise "Lot" en route pour Israël, à côté d'un rescapé du génocide qui m'a raconté comment, en 1939, il avait vu son père brûler à Auschwitz (cette année-là, l'ennemi lui-même n'avait pas encore rêvé Auschwitz) et au milieu d'un groupe d'une centaine de jeunes gens excités, qui n'arrêtaient pas de crier et de chanter en battant le rythme dans les mains, et de tourmenter les hôtesses polonaises avec des demandes bizarres. Quelques vieilles dames, apparemment des rescapées, dirigeaient tout ce vacarme, en stimulant les jeunes garçons et les jeunes filles : "Oui, oui ! Joli ! Regardez-les !"

Quand j'étais au collège, la religion d'Auschwitz ne gouvernait pas encore les esprits - quel bonheur ! A la fin de la 11e, nous avons fait le voyage de Paris, en prenant le "Théodore Herzl" qui a d'abord jeté l'ancre à Gênes puis à Marseille. Notre guide était le professeur Preis, que j'ai eu par la suite comme professeur à l'université et à qui je dois de m'avoir fait connaître le roman français du tournant du XIXe siècle et en particulier le chef-d'oeuvre de Joris Karl Huysmans, "A rebours" , et qui nous a ouvert les yeux pour la première fois sur la culture occidentale. Je me souviens de notre arrêt bouche bée devant le tableau du couronnement de Napoléon dans la grande galerie du Louvre. Je rends grâce à Dieu de ce que la première religion dans laquelle j'ai été plongé ait été la religion de l'Art et du Beau, et pas la religion de la Mort et de la Haine.

Je pense dès lors que nous n'avons rien à trouver à Auschwitz, qu'Auschwitz n'est pas à nous, et que ceux qui ont besoin de le visiter, ce sont les descendants de ceux qui y ont commis les horreurs qu'ils y ont commises, et pas leurs victimes. Et qu'il y a d'autres voies pour se souvenir de ce douloureux chapitre du passé sans faire de cette mémoire une religion fanatique qui brûle tout ce qui l'entoure. Je n'ai pas autorisé mes enfants à aller en Pologne dans le cadre de ces visites organisées. J'ai néanmoins visité avec eux plusieurs camps en Allemagne, comme Dachau, et un petit camp en Bavière, le camp de Flossenbürg, dont l'entrée se trouve juste en bordure des maisons du village de Flossenbürg. Cela nous a appris le degré d'indifférence et d'insensibilité dont est capable le genre humain.

Dans le camp de Flossenbürg a été emprisonné un des héros de la résistance antinazie, le pasteur Dietrich Bonhoffer, qui a été exécuté peu de temps avant la fin de la guerre. Et nous avons ainsi eu une leçon sur la grandeur d'âme de quelques Allemands en ces temps d'horreurs. Ensuite, à Berlin, nous avons visité la cathédrale Sainte-Edwige, en bordure de la Bebelplatz, cette place connue pour avoir été le lieu d'un autodafé de livres par les nazis en 1933. Dans la crypte de la cathédrale est enterré le prêtre Bernhard Lichtenberg qui avait pris l'habitude, à partir de la Nuit de Cristal, le 9 novembre, de dire, soir après soir, une prière publique pour les Juifs persécutés. En 1941, il est dénoncé auprès des autorités et il est emprisonné. A la fin de cette détention, une fois établi que cela ne l'avait pas fait revenir de son égarement, il a été envoyé au camp de concentration de Dachau et il est mort pendant le trajet. En 1966, l'Eglise catholique l'a reconnu officiellement comme martyr et l'a béatifié.

Voilà en substance la religion dans laquelle j'ai élevé mes enfants : la religion du courage de penser, pas comme un troupeau.