Opinions La religion n’est pas une idéologie mais elle peut le devenir. Et là, c’est une catastrophe. Une chronique de Charles Delhez sj.

La religion est une idéologie totalitaire puisqu’elle a réponse à tout et qu’elle conditionne toute l’existence." Cette phrase dans la bouche de Jean-Pierre Dardenne m’a fait bondir. Heureusement, la fin de l’interview accordée à La Libre lors de la présentation de leur film Le jeune Ahmed apporte une nuance : "Le problème, c’est quand la religion organise toute la vie. Quand elle dit : en dehors de moi, pas de salut." Il fallait cette précision. La religion, en effet, n’est pas une idéologie mais, de fait, elle peut le devenir. Et là, c’est une catastrophe.

La religion devient une idéologie quand elle n’est plus au service d’une expérience spirituelle, d’une rencontre avec Dieu. Cela lui est arrivé plus d’une fois. Elle se veut alors réponse aux questions qui appartiennent à la science, par exemple. L’histoire nous montre qu’il a fallu du temps pour distinguer les domaines, sans que l’un nie l’autre ou absorbe l’autre. La réciproque n’est d’ailleurs guère plus brillante. La science peut aussi devenir une idéologie et faire croire que seules les réponses qu’elle apporte sont les bonnes. Ainsi, dans Hasard et Nécessité (1970), le Nobel de physiologie et de médecine Jacques Monod érigeait la connaissance objective scientifique comme "seule source de vérité authentique". La science, épuiserait-elle tout le réel humain ? Dans nos conversations philosophiques au café du commerce, on a parfois cette impression et on déclarera sans sourciller que l’on ne croit que ce que l’on voit ! Voilà qui est faire peu de cas de toutes ces expériences où nous sentons bien que "cela fait sens", comme l’art, l’amour, l’engagement social ou politique, le sport, la spiritualité…

Du côté de la politique, le totalitarisme est aussi bien présent. Ce concept est d’ailleurs politique. Les noms sont légions : Staline, Hitler, Mussolini, Mao, Pol Pot… sans parler de Napoléon pour ne pas faire débat, ni de l’actualité pour rester politiquement correct ! Le totalitarisme est une grave maladie qui tente les humains, que ce soit au niveau de la société ou même de nos relations privées. Il peut tout instrumentaliser, l’art comme la religion ou la science. Souvent, lors d’une révolution, on abat les monuments et autres statues érigées à la gloire du régime précédent. On se rappellera le déboulonnage de la statue de Saddam Hussein, immortalisé par les caméras du monde entier. Les dictateurs aiment aussi s’adresser à la science pour prouver qu’ils ont raison. Sous le Troisième Reich, on soutenait scientifiquement l’existence des races. Le totalitarisme cherche toujours à se faire religion ou à s’associer à elle !

La vraie religion n’a pas la réponse à toutes les questions. Elle est de l’ordre du sens et non du savoir ou de la connaissance. Et Dieu lui-même n’est pas un concept. Il relève du domaine du relationnel et non du rationnel, même s’il est raisonnable d’y croire (sans être obligatoire pour autant). Le croyant se situe par rapport à Dieu dans une relation de gratitude : "Tu as tant fait pour moi, Seigneur. Tu m’as donné la vie et m’as confié l’univers. Loué sois-tu !" Dans une posture de confiance : "Seigneur, je peux compter sur toi, sur ta fidélité, sur ton amour qui si souvent se fait pardon." Dans une attitude d’écoute : "Au plus profond de moi, Seigneur, je perçois un appel à sortir de moi, à aller vers les autres, et cet appel me vient de plus loin que moi, il me conduit au-delà de moi. C’est toi qui me l’adresses."

Ici, je pense à ce grand croyant qu’était Jean Vanier. Sa foi n’était pas une bouée de sauvetage, mais une dynamique qui a fait de lui un géant de l’amour. Sa foi n’a pas été un conditionnement, le privant de liberté. Au contraire, elle lui a donné la vraie liberté, cette liberté qu’avec un de mes confrères jésuites, Jacques Sommet, je définirai comme cette capacité d’entendre l’appel de l’autre. La religion bien comprise est notre espace de liberté.