Une opinion de Federico Vittorio Pisani, conseiller politique à JEF Bruxelles (section bruxelloise des Jeunes fédéralistes européens), chercheur dans les thématiques liées à la santé et à l’économie, diplômé en économie et économie de la santé à Milan et Boston University.

Une crise sanitaire menace le monde entier. Et il ne s'agit pas du Covid-19. Aussi préoccupant et inquiétant que cela puisse paraître, les experts de la santé en sont conscients depuis un certain temps déjà.

Chaque année, au moins 700 000 personnes perdent la vie dans le monde à cause d'infections qui se sont adaptées aux antibiotiques, développant une résistance aux médicaments antimicrobiens qui les rend inefficaces. La résistance aux antimicrobiens (RAM) est une préoccupation sanitaire mondiale croissante, car les estimations actuelles pour l'avenir sont particulièrement sombres.

En 2016, "The Review on Antimicrobial Resistance (AMR)" de l'économiste Jim O'Neill a estimé que le nombre de décès dus à la résistance aux antimicrobiens augmentera pour atteindre 10 millions par an d'ici 2050, soit 1,8 million de plus que ceux attribués au cancer. Outre la valeur incalculable des pertes de vies humaines, il existe des coûts économiques mesurables de la RAM, qui devraient augmenter si aucune mesure n'est prise. Rien qu'en termes de production mondiale, plus de 100 000 milliards de dollars seront perdus d'ici 2050. Mais les autres coûts associés ne sont pas clairement pris en compte, car il est très difficile d'estimer l'impact d’un retour à l'ère pré-antibiotique sur les systèmes de santé nationaux, où toute infection pourrait être fatale. Les infections associées aux soins de santé (IAS) constituent un autre aspect essentiel de la question.

Dans l'Union européenne, plus de 33 000 personnes sont victimes d'infections résistantes aux antibiotiques, dont 533 en Belgique, et la perte de productivité et l'augmentation des coûts des soins de santé pèsent environ 1,5 milliard d'euros chaque année.

Les facteurs à l'origine de l'augmentation de la RAM sont liés à différents secteurs, comme les soins de santé, l'agriculture et l'environnement. Cependant, comme le souligne l'approche "One Health" de l'UE, tous ces secteurs sont liés et les liens entre eux sont eux-mêmes un facteur.

Il existe différents types de médicaments antimicrobiens, notamment les antifongiques, les antiparasitaires et les antiviraux. Dans le monde entier, les antimicrobiens sont utilisés, et font l'objet d'abus, dans plusieurs secteurs autres que celui des soins de santé. En effet, la RAM est propulsée par l'abus de prescriptions d'antibiotiques, ou par des dosages incorrects, ainsi que par les déchets des sites de production désastreux pour l'environnement et les normes agricoles peu élevées, entre autres. En effet, il suffit d’observer qu’environ 80 % de tous les antibiotiques aux États-Unis ont été consommés par des animaux en 2017.

Les responsables politiques aux niveaux national et européen doivent agir et renforcer les systèmes et institutions de santé

Aujourd'hui, nous célébrons la Journée européenne de sensibilisation aux antimicrobiens. Aujourd'hui plus que jamais, en pleine pandémie du Covid-19, il est essentiel de se préparer à de futures crises sanitaires et, si possible, de les prévenir.

Il est possible de prévenir une crise de RAM. Nous avons l’opportunité et les connaissances nécessaires pour construire un écosystème d'innovation durable afin de relever les défis de la R&D, mais nous avons encore besoin de la volonté politique pour donner aux institutions de l'Union Européenne les moyens de faire ce qui est nécessaire. Par exemple, l’actuelle proposition de la Commission Européenne de créer un équivalent européen de l’US Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA) pour soutenir la recherche, ou en Belgique l’accent mis sur l’élaboration d’une approche "One Health" proposée dans le dernier Rapport du Centre fédéral d’Expertise des Soins de santé (KCE) de 2019.

Le Covid-19 a montré le potentiel dévastateur d'une crise sanitaire généralisée. Il est donc essentiel de faire de la santé notre priorité à long terme autant qu'à court terme. Pour ce faire, les responsables politiques aux niveaux national et européen doivent agir et renforcer les systèmes et institutions de santé, par exemple en augmentant le champ d'action et les ressources du ECDC (Centre européen de prévention et de contrôle des maladies) et en mettant pleinement en œuvre des plans d'action nationaux (PAN) rigoureux, afin de prévenir ce qui pourrait être la prochaine crise sanitaire mondiale, peut-être encore plus grave.