Dans son discours du 28 septembre sur "l’Etat de l’Union", José Manuel Barroso, le Président de la Commission européenne, a indiqué que "nous sommes aujourd’hui confrontés au plus grand défi qu’ait connu notre Union dans toute son histoire". On ne peut que lui donner raison dans la mesure où les crises économique, politique et sociale que traverse aujourd’hui l’Europe menacent de transformer fondamentalement l’Europe. En outre, ces trois crises se nourrissent mutuellement et assombrissent davantage encore les perspectives futures.

Si ces trois crises ne sont pas résolues, l’Europe pourrait pour la première fois de son histoire faire un pas en arrière plutôt qu’un pas en avant. Il est beaucoup trop tôt pour parler de la fin de l’histoire européenne et certainement inapproprié de parler d’un retour du spectre de la guerre sur le sol européen, comme le font déjà certains, mais la tâche est ardue et les enjeux sont grands. De la résolution de ces crises dépend tout le reste : le standard de vie des Européens et des générations futures, le processus de construction européenne et la place de l’Europe dans le monde.

Ceci étant dit, ces crises n’ont pas lieu dans un néant international et les leaders européens devraient se méfier d’une trop grande tendance introspective. Le discours de Barroso, qui ne fait que très peu référence aux affaires internationales, illustre cette tendance. Au-delà des frontières des 27 Etats membres européens, le monde change rapidement avec la montée en puissance de nouveaux acteurs. La Chine, l’Inde ou le Brésil redessinent un nouvel ordre international davantage multipolaire et dans lequel l’UE et ses Etats membres ne sont plus que des pôles parmi d’autres - petits, voire marginaux pour la plupart. Les récentes propositions de ces puissances émergentes de "sauver l’Europe" à coups d’investissements à plusieurs zéros ont souligné cette nouvelle réalité.

Si l’Union européenne continue d’ignorer ces changements et se refuse à penser le monde de manière stratégique, c’est l’Europe entière qui perdra toute importance stratégique internationale. Or - et c’est là le problème - l’état de la pensée stratégique européenne, tout comme l’état de l’Union, est en crise. Bien que disposant de nouveaux instruments depuis la mise en place du Traité de Lisbonne, l’UE n’a pas encore acquis de culture stratégique. Pire, la crise économique entraîne des coupes dans les moyens militaires et diplomatiques européens et donc amenuise les instruments de la stratégie européenne.

Le traitement décousu de l’émergence de nouvelles puissances par les services européens illustre cette crise stratégique européenne. Une réflexion sur les "partenariats stratégiques" de l’UE avec les grandes puissances et les puissances émergentes a été entamée l’année dernière. Cependant, l’évaluation de ces partenariats stratégiques n’avance que très lentement et par à-coups, en fonction de l’agenda européen et international, comme si l’UE était incapable de gérer deux crises en même temps. Or, le fondement même de la diplomatie européenne et de son nouveau Service d’Action Extérieure est précisément de veiller à l’ensemble des intérêts européens, en charge simultanément de la gestion de crise et de la planification stratégique à long terme. Pour paraphraser la célèbre phrase d’Henry Kissinger, la Haute Représentante de l’UE pour la politique étrangère, Catherine Ashton, doit être capable de répondre au téléphone tout en rédigeant des mémos stratégiques.

Autre illustration de la crise stratégique européenne : les événements dans le monde arabe. Alors que son propre voisinage était en pleine ébullition, l’Union Européenne a réagi essentiellement de manière défensive (par peur des flux migratoires) plutôt que d’offrir une nouvelle vision positive et constructive - mais surtout efficace. En Libye, l’UE n’a pu se mettre d’accord, laissant la responsabilité des opérations à quelques Etats membres. En somme, les limites européennes apparaissent tant au niveau de la planification que de la réaction, du hard et du soft power.

Dans de nombreux autres dossiers stratégiques internationaux, l’UE fait face aux mêmes difficultés. Dans le cadre du changement climatique, du commerce international, des politiques de développement, des approvisionnements énergétiques et en ressources naturelles, ou de la protection des infrastructures critiques, l’UE manque systématiquement d’une approche stratégique et des moyens nécessaires pour faire face à la compétition des puissances émergentes.

José Manuel Barroso a raison de souligner que l’Union Européenne se situe à un tournant de son histoire, mais ce tournant n’est pas exclusivement interne. Il comporte également une composante externe qui impose à l’UE de regarder par delà ses frontières, vers un monde en plein bouleversement. L’UE doit donc faire face à plusieurs crises internes majeures mais elle ne peut ignorer le reste du monde, car les dimensions internes et externes ne peuvent pas être dissociées l’une de l’autre. Depuis plusieurs décennies, l’Europe s’est peu à peu retirée des affaires stratégiques internationales. Aujourd’hui plus que jamais, il convient de mettre un terme à cette retraite.