Une carte blanche du Docteur Pierre van der Rest, Intensiviste.

Selon ses préférences ou ses références, on voit l’histoire ou le progrès comme une roue ou un balancier. Dans le cas des assistants-spécialistes en formation dont le statut est remis en question actuellement, la pression est forte pour faire faire demi-tour au balancier ou tourner la roue à l’envers.

La grogne des assistants et les mouvements qui lui sont associés sont d’autant plus significatifs qu’il s’agit de jeunes ayant choisi un métier de service, de dévouement et de travail, d’un très haut niveau d’éducation, bien inscrits dans un fonctionnement hiérarchisé et peu enclins à la récrimination.

Ce n’est plus un mystère pour personne, la charge de travail hebdomadaire d’un assistant-médecin (MACCS est une appellation propre à l’UCL) est énorme, très souvent plus du double de celle d’un salarié ordinaire, chaotique dans son organisation avec une alternance rapide de gardes (diurnes et nocturnes quasi sans sommeil le plus souvent) et de travail hospitalier. Les périodes de travail ininterrompu de plus de 24 heures sont habituelles ; la rémunération de base et pour les gardes est variable mais minimale pour une population ayant suivi un cursus universitaire d’au moins 6 ans ; elle est évidemment ridicule en proportion des prestations fournies, même s’il s’agit d’un travail en formation.

Des risques pour le médecin et le patient

Le témoignage de Marie, assistante pédiatre, dans vos colonnes n’est pas faux même s’il faut le nuancer. Les assistants en début de formation ne sont certainement pas incompétents, mais ils doivent faire face à des responsabilités disproportionnées s’ils ne sont pas encadrés ou s’il n’y a pas un « patron » aisément et rapidement disponible en cas de difficultés, ce qui n’est pas toujours le cas, loin s’en faut.

Il y a un risque pour le patient surtout lorsque certaines limites physiologiques du soignant ont été franchies, lorsque par exemple des choix difficiles, des actes compliqués ou des diagnostics urgents doivent être posés par un jeune médecin qui a travaillé sans interruption pendant plus de 24 heures d’affilée, ce qui a certainement déjà été le cas pour la plupart des spécialistes hospitaliers pendant leur formation.

Il y a un risque très réel aussi pour le médecin lui-même, les récits de jeunes se tuant en s’endormant au volant en rentrant de garde sont réguliers et ne relèvent pas de légendes urbaines.

Une société qui accepte que son élite qu’elle a sélectionnée et formée à grands frais puisse périr de façon aussi insensée pour de médiocres raisons de rentabilité ou pour suivre une « tradition » corporatiste de rigueur imbécile est indigne et irresponsable.

Ne parlons pas ici des nombreux cas de burn-out ou de suicides chez les assistants, qui ont de surcroît une connaissance et un accès aisé à des substances léthales.

Les arguments récurrents « c’était pire avant » ou « ils savaient à quoi s’attendre » sont faux et stupides. Ils renvoient aux schémas de l’exploitation humaine du début du XXe siècle, ou à la reproduction transgénérationnelle de la maltraitance dans les familles, qui fait des enfants battus les pires bourreaux de leur descendance.

La nécessité de se former

La formation des spécialistes n’a jamais été une partie de plaisir, et maintenant pas moins qu’autrefois. Le poids des exigences qui reposent sur les épaules des assistants est énorme, ils s’acquittent d’un nombre considérable de tâches parfois très subalternes que les spécialistes ne pourraient matériellement pas effectuer en sus de leur activité. Le travail administratif est écrasant, bien plus important qu’auparavant, l’informatique très imparfaite des institutions hospitalières n’est pas, comme chacun sait, un soulagement et un gain de temps face à des tâches inutiles, mais un Moloch-Baal affamé de données qu’il faut sans cesse alimenter sous peine de sanctions, pour satisfaire à des normes de contrôle et de qualité dont on oublie pudiquement l’absence quand on évoque le passé. Ce travail devrait s’effectuer parallèlement à l’activité clinique, mais c’est souvent à son dépens qu’il se fait et donc à celui du contact avec le patient, et finalement au détriment de celui-ci.

Il ne faut pas oublier, comme certains maîtres de stage ou patrons le font aisément, que le médecin candidat-spécialiste n’est pas un domestique « taillable et corvéable à merci », mais qu’il doit bénéficier de la meilleure formation possible, et qu’il doit pour cela pouvoir disposer du temps nécessaire pour continuer à enrichir ses connaissances par des lectures ou des séminaires, préparer des évaluations ou des certificats, publier dans des revues scientifiques. Encore une fois, les quelques heures passées hors de l’hôpital par un jeune médecin exténué ne lui permettront pas de s’attaquer dispos à cette composante essentielle de sa formation.

La loi de 2010 avait apporté un semblant de protection à ces jeunes en termes de durée du travail ininterrompu, mais elle est peu appliquée voire battue en brèche, n’apportant pourtant aucun avantage notamment en termes de pension légale ou de protection salariale en cas de maladie. Les femmes très majoritaires dans la profession médicale sont toujours ostracisées lorsqu’elles veulent avoir des enfants, à l’âge pourtant physiologiquement idéal pour cela.

Comment se fait-il donc dans ces conditions que de jeunes Belges continuent à s’engager sur la voie médicale et à rester à la hauteur des attentes de la population, comme le suggère le haut degré de confiance que celle-ci leur témoigne ?

Il n’y a pas de réponse, elles sont aussi nombreuses qu’il y a de médecins. Ce qui est certain, c’est que si des jeunes qui ne sont évidemment pas plus je-m’en-foutistes que leurs aînés trouvent leur situation intenable et prennent le temps et le risque, car c’en est un, de dénoncer ouvertement la dégradation de leur statut face à leurs employeurs qui sont aussi souvent leurs évaluateurs, notre société qui peut compter depuis toujours sur une médecine de qualité pratiquée par des personnes compétentes et motivées pourrait bien si elle les laisse sans réponse voir se tarir une ressource humaine garante de sa sauvegarde, comme cette année de pandémie l’a démontré.