Une opinion de Jean-Claude Hariga, médecin de famille à Bruxelles, médecin conseil et coordinateur d’une maison de repos et de soins (MRS).

Je suis en rogne et j’écris en mon nom.

Mais je suis en rogne !

En rogne parce que, depuis des années, les moyens accordés à la première ligne de soins ainsi que les conditions de fonctionnement et les moyens rabotés et imposés aux cliniques et hôpitaux par nos gouvernements successifs l’ont été dans une démarche principalement économique.

On en constate les effets !

Depuis des années, on ne manque pas de nous indiquer comment faire quoi, en quelle quantité et combien de temps sous peine d’être vilipendés comme les fossoyeurs de la Sécurité sociale.

Les mutuelles, les partis politiques, l’Institut national de maladie invalidité, les groupes de pression… s’estiment chacun bien plus capable que les acteurs de terrain pour veiller au bon fonctionnement de la Santé publique,

En 2003 (SRAS) et en 2009 (H1N1), nos gouvernements ont été amenés à réfléchir aux mesures à prendre pour se préparer à une éventuelle pandémie. Au niveau communal, quand survint la panique H1N1, les médecins généralistes ont été conviés à l’élaboration des plans d’urgence éventuels à appliquer localement.

Et puis on s’est endormi.

Dans un remarquable avis N° 48 du 30/03/2009 relatif au "plan opérationnel belge pandémie influenza" à la demande de Mme Onkelinx, alors ministre de la Santé, le Comité de Bioéthique a amené des précisions et corrections importantes parmi lesquelles :

· Priorités en matière de protection dès le début aussi aux premières lignes de soin

· Attention prioritaire à donner aux maisons de repos et maisons de repos et de soins, mais aussi aux autres zones à risques majorés (prisons, lieux d’hébergement divers…)

· Insuffisance de la réserve prévue des 32 millions de masques chirurgicaux qui aurait dû être portée à environs 64 millions pour la distribution à la population

· Insuffisance du projet de réserve de masques FFP2 qui devait être portée de 6 millions à… beaucoup plus ! Ils devaient être fournis parmi les priorités aussi aux infirmières, généralistes et personnel soignant et d’entretien à risque particulier…

Mais au moment où survient la crise (dont on ne se demandait pas si, mais quand elle arriverait) tout a été oublié. Les masques FFP2 se sont évanouis, les chirurgicaux se sont évaporés et les priorités envolées ! N’est-ce pas léger, est-ce digne de responsables de haut niveau ?

Et tous, nous sommes allés au combat, le courageux personnel des cliniques et hôpitaux, les jeunes et moins jeunes médecins généralistes dont je suis témoin du dévouement "extra muros" au chevet de leurs patients (comme il se doit), les kinés, les pharmaciens, les infirmières à domicile et le personnel soignant et d’entretien des maisons de repos qui, littéralement, supportent chaque jour les patients souffrants, affaiblis, fatigués, démunis.

Nous sommes allés au combat sans la moindre mise à disposition immédiate de matériel indispensable pour protéger la force vive des soins de première ligne. Pas de masques de protection, pas de tabliers, pas de gel hydro-alcoolique.

Tout cela, depuis quatre semaines, sans même la possibilité de savoir si on est porteur du virus parce qu’on n’est pas prioritaires si on n’a pas de température alors que… nous sommes des vecteurs privilégiés.

Idem pour les frottis d’urgence des résidents des maisons de retraite que réclamaient la bonne organisation de leur protection. Les avis, les effets d’annonce, les recommandations qui changent quotidiennement parfois en sens contraire, les retards mis pour obtenir des résultats d’examens afin d’isoler des cas positifs, les délais de livraison - ou de non-livraison - d’hypothétique matériel… tout cela sème le doute, éveille l’anxiété, use les esprits et les corps…

Et pourtant nous restons sur le pont malgré la santé chancelante de certains, l’angoisse présente chez beaucoup et la "double peine" qui taraude les esprits : la crainte pour soi et pour sa famille.

J’ai la plus profonde admiration et affection pour ces collègues soignants qui, dans des conditions très dure et souvent avec du matériel bricolé, font face avec toute leur science et tout leur cœur à ces drames humains inimaginables il y a peu.

Il y a de l’héroïsme chez celles et ceux qui ressentant la peur, l’apprivoisent et répondent : présent !

On applaudit les acteurs de la troupe du Théâtre de la Santé tous les soirs à 20 h et cela fait chaud au cœur, mais ces acteurs aimeraient ne pas avoir eu à monter tout nus sur la scène !

Madame Sophie Wilmes a gagné ses galons de femme d’Etat mais qu’elle serve d’exemple ! Qu’il y ait une seule voix, fédérale, qui conseille et renseigne.

Voilà, nous faisons le job qui est notre choix de vie et lui donne un sens mais nous retiendrons l’imprévoyance et l’amateurisme, au minimum fautif, de ceux qui auront intérêt à l’avenir à ne pas tenter de nous donner de leçons de gestion de la Santé...

A vous les malades et vos familles : courage !

A vous les membres de ma grande et belle famille des soignants, salut et respect.