Une carte blanche de Marco Gombacci. Journaliste de guerre et analyste politique italien, collaborateur du journal "Il Giornale" et fondateur de "The European Post".

Lorsque nous sommes entrés en pleine guerre à Stepanakert, capitale du Haut-Karabakh, un mouchoir de terre dans le Caucase du Sud disputé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les signes de la bataille qui faisait rage étaient partout. Nous avons visité les maisons détruites de civils, des écoles bombardées et nous avons dû passer les nuits dans des abris antiaériens pour éviter les bombardements nocturnes des redoutables drones azerbaïdjanais.

Ces mêmes drones que nous avons retrouvés au front, en courant d’une tranchée à l’autre tout en gardant la tête baissée, nous devions respecter une distance de quelques mètres les uns des autres, non pas pour se plier à certaines règles imposées par le Covid-19, mais pour éviter de devenir la cible privilégiée des Bayraktar, ces drones de fabrication turque qui décimaient l’armée arménienne depuis le début du conflit.

Et le bourdonnement de ces drones était la seule chose plus terrifiante que le tonnerre de l’artillerie azerbaïdjanaise lui-même qui s’approchait de nos positions. D’ailleurs, même dans les véhicules qui nous emmenaient d’une ligne de front à l’autre, nous devions tendre l’oreille, la fenêtre toujours ouverte, afin d’être prêts à nous catapulter hors de la voiture au premier bourdonnement du drone ou de la sirène qui sonnait fatalement pour avertir toute la population d’un éventuel bombardement qui arrivait.

Un conflit aux racines lointaines

La guerre, qui a de nouveau éclaté le 27 septembre, a duré six semaines et a fait environ 5 000 morts et 8 000 blessés. Mais le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan a des racines beaucoup plus lointaines et se poursuit depuis le début des années 1990, lorsque, à la suite de la dissolution de l’Union soviétique, les deux nouvelles républiques indépendantes se sont affrontées pour le contrôle d’un territoire qu’elles considèrent toutes deux comme le berceau de leur civilisation et qui, bien qu’habité principalement par des Arméniens, se trouvait de jure à l’intérieur des frontières de l’Azerbaïdjan.

Mais la fin de la guerre ne signifie pas le début de la paix. L’accord de paix voulu par Moscou et signé dans la nuit du 9 au 10 novembre est une véritable capitulation pour l’Arménie. Les Arméniens vont maintenant devoir laisser une grande partie de l’Artsakh, comme ils appellent le Haut-Karabakh, la région qui, au IVe siècle, est devenue le premier royaume chrétien de l’histoire. Ils devront surtout quitter Chouchi, une ville symbolique surnommée la Jérusalem arménienne, dont la cathédrale a été bombardée par les Azéris durant les premiers jours du conflit. Les soldats arméniens n’ont rien pu faire contre l’armée azerbaïdjanaise, les milliers de miliciens djihadistes soutenus par la Turquie et le soutien politique et militaire d’Ankara, le meilleur allié de Bakou. C’est d’ailleurs la Turquie qui a remporté une grande victoire géopolitique depuis l’accord de paix. En effet, celui-ci contient une clause, peu discutée par les médias, qui prévoit l’établissement d’un couloir entre l’Azerbaïdjan et l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan à la frontière avec la Turquie, par lequel Erdogan obtient l’accès à la mer Caspienne et à ses ressources énergétiques en passant uniquement par l’Azerbaïdjan, son plus fidèle allié.

Le patrimoine culturel en danger

En ce moment même, les Arméniens du Haut-Karabakh, les femmes, les personnes âgées, les enfants font la queue dans leurs voitures. Ils s’enfuient en emportant avec eux avec tout ce qu’ils peuvent. Certains emportent même les cercueils de leurs proches, rapidement ficelés sur les toits de leur voiture. Ils ont perdu la guerre et ne veulent perdre rien d’autre. Les maisons sont brûlées par leurs propriétaires qui doivent les laisser derrière eux pour ne pas les offrir à l’ennemi.

Mais quitter ces terres signifie aussi abandonner les églises, les monastères, les basiliques chrétiennes. Cela signifie abandonner des lieux sacrés et symboliques tels que la cathédrale de Chouchi, symbole de l’Église apostolique arménienne, le monastère de Dadivank, dont la chapelle du Ier siècle a été construite par les pères du christianisme venus de Syrie. Cela signifie laisser derrière soi les vestiges de la ville forteresse de Tigranakert érigée au Ier siècle avant J.-C. pour défendre les frontières orientales ou le sanctuaire de Martuni d’où les moines du Ve siècle ont commencé à répandre l’alphabet arménien.

Mais aujourd’hui, ce patrimoine culturel est en danger. Comme le soulignent les historiens et les universitaires, après la conquête de la région du Nakhitchevan par l’Azerbaïdjan, une région démographiquement très peuplée, 89 églises et 10 000 croix de pierre, les fameuses khachkar, ont été détruites. Il ne reste aucune trace d’une présence arménienne millénaire dans cette région. Tout cela risque de se répéter à nouveau sur un territoire encore plus vaste. Malgré le déploiement des forces de maintien de la paix russes, il existe un risque réel que la présence physique et culturelle millénaire du Haut-Karabakh soit anéantie à jamais comme elle l’a été en Turquie après le génocide de 1915.

L’effacement de la mémoire historique est - malheureusement - courant chez les forces gagnantes de la guerre. La sauvegarde du patrimoine artistique, culturel et religieux de l’Arménie doit être une priorité pour tous. Il serait souhaitable que, pour pallier l’absence de tout signe de solidarité européenne avec l’Arménie, ce rôle soit repris par l’Union européenne qui, en coopération avec l’Unesco, pourrait mettre en place une mission de suivi de la situation au Haut-Karabakh et éviter ainsi un redoutable "génocide culturel".