Une opinion de Philippe Dembour, ex-professeur à Ichec-Entreprises, observateur sociétal.

Il était une fois une poule et un cochon soucieux de sortir de leur misère. Ils décidèrent de se réunir pour adopter une stratégie commune qui leur permettrait de devenir riches. La poule suggéra de créer une entreprise où les deux seraient parties prenantes. Son idée était simple : ils vendraient des omelettes au jambon…Bel exemple de la différence entre implication et engagement. La poule s’engage mais le cochon s’implique car il y laissera sa peau ! Dans quelque domaine que ce soit, politique ou autre, avant de s’engager, évaluons bien les conséquences à long terme de notre décision si d’autres doivent en supporter les coûts.

Le marché belge du travail non qualifié présente un paradoxe préoccupant dans la mesure où il est pris en tenaille entre une offre d’emplois en réduction constante et une offre de travail de plus en plus abondante. Le progrès technique a supprimé de nombreux débouchés dans l’agriculture tandis que la libération du commerce international a engendré de substantielles pertes d’emploi dans l’industrie au profit de pays aux salaires plus compétitifs. Il en résulte une "tertiarisation" de l’économie peu propice à la mise au travail de personnel non qualifié. La digitalisation de l’économie renforcera ce mouvement à l’avenir. Ce phénomène va toutefois de pair avec une augmentation du nombre de jeunes sans qualification. A Bruxelles, chaque année, près d’un jeune sur quatre quitte les études sans diplôme d’humanités.

Un de ces jeunes dont les parents étaient analphabètes m’avait un jour demandé ce que je pensais du conseil de son père. Il lui suggérait de ne pas trop bien connaître le français car il "risquait" de devoir travailler dans sa vie ! Je lui ai répondu que quand on était jeune, on pouvait s’imaginer que ne rien faire pouvait conduire à une vie paradisiaque mais qu’un jour venait le questionnement : "à quoi sert mon existence ? Suis-je utile à quelque chose ?". Nietzsche disait : "Celui qui a un 'pour quoi ?' qui lui tient de but peut vivre avec n’importe quel 'comment'".

Il existe donc un grand nombre de jeunes qui, sans créativité de la part des adultes, ne trouveront jamais de sens à leur vie, si ce n’est dans la violence ou le radicalisme religieux. Ceci pourrait déboucher sur d'importants désordres sociaux, susceptibles d’affecter paix, sécurité et in fine, notre économie.

Les effets pervers

Comme nous le signalions précédemment dans un article plaidant pour les stimuli-jobs, les salaires ayant augmenté plus rapidement que la productivité, dans certains domaines, le coût du travail excède sa rentabilité. De nombreux besoins existent qui ne peuvent être rencontrés du fait d’un salaire minimum excédant les capacités financières/budgétaires de certaines personnes ou institutions (aide aux personnes âgées, sécurisation de l’accès aux écoles, garde des enfants quand père et mère travaillent …). Il serait aussi utile d’apporter une réponse à cette problématique.

En vue de partager le temps de travail devenu une denrée rare, certains ont suggéré d’instaurer pour les personnes sans qualification la semaine des 4 jours sans perte de salaire et avec embauche compensatoire. Ainsi limité, le système présente de nombreux effets pervers. S’il se confine au secteur public, il créera des distorsions entre les rémunérations du secteur privé et public, réduisant l’attrait et la capacité de recrutement du premier et s’il s’étend au secteur privé, il risque de mettre à mal la rentabilité des entreprises, provoquant de nombreuses faillites. Au surplus, qui tentera d’améliorer ses qualifications s’il perd l’avantage de ne travailler que 4 jours et qu’il en résulte un allongement du temps de travail de 25% pour un salaire fort proche ? Par ailleurs, sur le plan de l’équité et de la justice, on peut s’interroger sur un système qui défavoriserait ceux qui par leur capacité, leurs efforts et leur motivation auront terminé leurs études secondaires avec succès.

Les corrections à apporter

L’idée d’un partage du temps de travail doit-elle être pour autant rejetée ? Non, mais elle doit être corrigée pour en éviter les effets pervers. Ceci dit, toutes les fonctions ne se prêtent pas à la division. Les fonctions à haute teneur intellectuelle, celles requérant talent, créativité, expérience, management paraissent difficilement sécables. N’oublions pas non plus que du fait de l’existence de rémunérations indirectes (participations aux frais de santé, formation…), le coût pour l’employeur de 5 ouvriers travaillant 4 jours peut être beaucoup plus élevé que celui de 4 ouvriers travaillant 5 jours.

On pourrait ainsi définir les contours d’un certain partage du temps de travail applicable au secteur privé et public :

- L’employeur serait libre de participer ou non à ce nouveau schéma d’organisation du temps de travail.

- Les travailleurs en place auront le choix de maintenir leur rythme de travail ou de le réduire à 4 jours mais dans ce cas, avec une réduction proportionnelle de leur rémunération. En contrepartie, ils percevraient une allocation de chômage pour le jour non presté si le nombre de personnes optant pour ce système a permis l’engagement compensatoire d’un chômeur.

- Le coût supplémentaire pour les employeurs de l’engagement du 5ème ouvrier par rapport à la situation antérieure doit être mesuré de façon globale et les cotisations sociales de ce dernier seraient ajustées de façon à neutraliser le coût pour l’employeur (actuellement , l’employeur qui instaure la semaine des 4 jours avec perte de salaire correspondante bénéficie d’une réduction de cotisations pendant 4 trimestres, ce qui est nettement insuffisant pour compenser l’accroissement de coûts qui en résulte sur la durée.)

- Les nouveaux engagés le seront sur base de 4 jours payés 4 jours. Ils pourraient augmenter leur revenu par un système de chèques ALE (Agence Locale pour l’Emploi) leur permettant de travailler 4 jours par mois pour un salaire modeste mais non ou faiblement taxable. Des besoins non satisfaits pourraient désormais l’être à un coût raisonnable.

Le problème est complexe mais les enjeux à long terme - dont la gravité échappe encore à de nombreux décideurs - nécessitent une réflexion "out of the box" et un ensemble d’initiatives dans plusieurs domaines. La solution proposée ici n’a pas la prétention d’être LA solution au problème posé. Elle appelle des réactions visant à l’amender mais elle a l’avantage de respecter trois principes : liberté de l’entrepreneur, respect des contraintes de rentabilité, égalité de traitement entre secteur public et privé.